"Un geste de liberté" : une réalisatrice part à la recherche des dernières cabines téléphoniques, symbole d'un changement d'époque

La réalisatrice Floriane Devigne est partie à la recherche des dernières cabines téléphoniques : en explorant leur disparition et ce que cela raconte de la société, elle chronique un changement d'époque. Et cette quête passe par Grenoble.

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Rien qu'à Grenoble, elles étaient plus de 400 et sur le territoire, près de 300 000 : les cabines téléphoniques ont peu à peu disparu de l'espace public depuis le début des années 2010. La réalisatrice Floriane Devigne est partie en quête de ces lieux et a documenté leur abandon pour inviter le public à interroger le changement d'époque qu'ils incarnent.

Son documentaire Allo la France se termine par des images tournées à Grenoble, où un collectif a mené plusieurs actions pour remettre en place des cabines téléphoniques. Le film sera projeté ce lundi 20 avril au cinéma Le Club, en présence de la réalisatrice et de celles et ceux qu'elle a filmés.

L'objet d'un changement d'époque

C'est en 2014 que la réalisatrice Floriane Devigne a l'idée de partir en quête des cabines téléphoniques, une sorte de voyage dans le temps et dans des lieux qui, à une époque, maillaient tout le territoire. "Cela incarnait le service public, quelque chose d’important", explique-t-elle.

Entre la genèse du film et la fin du tournage, il se passe huit ans et la disparition des cabines devient un fil rouge : en 2015, la loi Macron pose pour objectif leur disparition totale en 2017, en l'échange d'une couverture réseau pour les zones blanches. "Ça a fait des effets d’annonce, tous les ans, on annonçait que c’était la dernière année des cabines", observe-t-elle, amusée.

"Ce que ça marque d’intéressant, c’est que c’est très long de défaire des choses qui ont été pensées pour durer, surtout à l’échelle d’un pays aussi grand que la France, continue la réalisatrice. C’est important de s’intéresser de près à une transformation dans sa matérialité, comment on enlève les blocs de béton, etc." Une façon d'explorer la question du progrès, "sans faire un film sur l'IA ou la technologie numérique".

C'est aussi un "geste de liberté : dans un monde hyperproductiviste, où tout est rationalisé, qu’est-ce que ça fait de faire un film un peu absurde où on cherche des objets absurdes dans des endroits où il n’y a personne ?" En se promenant dans cette France "périphérique", Floriane Devigne pose un regard ému sur les "bricolages existentiels" des personnages qu'elle rencontre.

La caméra croise ainsi la route de Michel, démonteur de cabines à Paris, d'une grand-mère qui ouvre sa porte et ses archives des PTT (Postes, télégraphes et téléphones) et de nombreux lieux plus ou moins abandonnés, où la nature reprend ses droits. Certaines cabines sont aujourd'hui des boîtes à lire, d'autres, des attractions touristiques. Mais le documentaire ne cherche pas à plonger dans la nostalgie ni à porter un jugement de valeur sur cette évolution.

Un sujet d'actualité ?

Pour la réalisatrice, la cabine téléphonique est un objet pour "incarner ce passage du temps, (…) un autre rapport à l’espace public, ce que notre rapport avec le numérique change, vis-à-vis des endroits où l’on vit. Dans le film, on regarde tout le temps vers le futur, on regarde comment ça se transforme." Une invitation à débattre, finalement, de sujets très contemporains.

Sa séquence finale, tournée à Grenoble, montre ainsi les membres de l'Observatoire international pour la réinstallation des cabines téléphoniques (OIRCT) en train de fabriquer une cabine téléphonique mobile en 2021. Un événement festif et militant. "C’était super de découvrir qu’il y en avait des plus fous de moi qui s’organisaient pour que cet objet soit porteur du même sens que j’y mets, cette séquence est presque redondante avec la quête mais eux sont dans une sorte de manifeste, (...) c’est un super passage de relais."

Et en pleine fin de pandémie, filmer ce "pied de nez à la violence du technolibéralisme" était, pour la réalisatrice, une conclusion fertile pour un documentaire qui "amène les uns et les autres à réfléchir sur ces questions de progrès, le progrès technologique qui n’est pas forcément celui de la société dans ses valeurs humanistes. Où met-on l’énergie ? On vit dans un progrès dingue et on a parfois l’impression de régresser dans un chaos humain fou."

Si Floriane Devigne tient à rester dans une posture d'observatrice, l'OIRCT a pour sa part mené des actions militantes, en réinstallant même une cabine téléphonique fonctionnelle dans un parc grenoblois. "Ce n’est pas un combat nostalgique ou réactionnaire, explique Vincent Peyret, membre de l'OIRCT. L'idée était de se servir de la cabine pour contester la numérisation totale de la société et l’obligation pour tout le monde d’avoir un téléphone portable dans sa poche pour effectuer tout un tas de choses anodines du quotidien."

Le collectif est "en pause" depuis quelques années, mais son site internet permet de s'informer sur l'évolution des cabines téléphoniques en France et dans le monde. En Australie, 15 000 cabines téléphoniques sont par exemple devenues gratuites en 2021 car "elles jouent un rôle crucial dans notre communauté, particulièrement en période de besoin, et particulièrement pour les personnes en détresse", écrivait alors l'opérateur de télécommunications.

Le fait que des cabines soient réinstallées dit quelque chose d’un temps qui n’est pas celui des citoyens.

Floriane Devigne

Réalisatrice d'Allo la France

En 2024, une coopérative a remis en place une cabine téléphonique à Strasbourg. Elle aurait enregistré 200 appels en deux mois, principalement de la part d'enfants et de personnes précaires. Plus près des Alpes, un projet de création de cabines téléphoniques a été présenté pour le budget participatif de Bourg-Saint-Maurice.

Vincent Peyret espère voir un jour leur retour dans l'espace public, ce qui pourrait constituer un début de solution à des problèmes très actuels : "Il y a en ce moment de grands actes autoritaires pour interdire les smartphones aux adolescents avant 15 ans. S’il y avait des cabines, cela permettrait d’avoir le choix d’avoir un téléphone portable ou pas, ce serait plus simple que d’interdire." Il souligne également l'intérêt écologique de collectiviser les outils de communication. En 2024, l'Insee estime que 83 % des personnes sont en possession d'un smartphone et près de la moitié de ces appareils a deux ans, ou moins.

"L’intuition est que quelque chose de cet objet symbolique serait maintenu. Ce qu’il s’est passé à Strasbourg, c’est exactement ça, observe, pour sa part, Floriane Devigne. Le fait que des cabines soient réinstallées dit quelque chose d’un temps qui n’est pas celui des citoyens, ce n’est pas étonnant qu’il y ait une sorte de retour en arrière : dire 'chacun pour soi, chacun son abonnement', cela ne peut pas marcher pour tout le monde." L'unique projection grenobloise du documentaire s'annonce comme une belle occasion d'en débattre.

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