"Vers 21h30, je reçois le coup de téléphone de mon collègue de permanence du parquet d'Ajaccio. Sa voix est effarée. Il m'annonce que le préfet vient d'être retrouvé abattu, dans une rue d'Ajaccio. C'est la consternation, je suis abasourdi et je m'empresse de me rendre sur les lieux, à 10 minutes de chez moi", raconte Jacques Dallest, alors procureur de la République, en Corse. Claude Erignac vient d'être "lâchement" assassiné.
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Un préfet abattu
Des gyrophares, un quartier bouclé, une foule d'enquêteurs affairés autour du corps du préfet de région gisant sur le trottoir. Jacques Dallest décrit ce qu'il découvre à son arrivée sur place ce 6 février 1998 : une scène de crime surréaliste avenue du Colonel Colonna d'Ornani, tout près du Cours Napoléon. Claude Erignac, qui était en poste en Corse depuis le 5 février 1996, vient d'être abattu. Le préfet de 60 ans est atteint par trois balles de calibre 9 mm, une dans la nuque à bout portant et deux dans la tête pour l'achever alors qu'il est à terre.
"Je me suis approché et j'ai vu Claude Erignac, étendu face contre terre, gisant dans une mare de sang. J'ai eu du mal à en croire mes yeux : on avait tué le préfet de Corse !", poursuit l'ancien procureur.
Le préfet venait de déposer sa femme devant le Kallisté, une institution culturelle du centre d'Ajaccio. "J'ai tout de suite pensé à Madame Erignac. Quelqu'un, plus tard, est allé l'avertir. Elle était à l'intérieur de la salle, attendant son mari. Ils étaient en retard. Il l'avait déposée pour garer sa voiture et il se dirigeait vers la salle de spectacle", rapporte-t-il. Le couple devait assister à un concert ce soir-là. Le préfet avait l’habitude de sortir sans protection particulière, tant dans sa vie publique que privée.
Un "séisme"
Cet assassinat est un choc. "Tout le monde est effaré, consterné et je me dis que les choses ne seront plus comme avant en Corse". Jacques Dallest décrit ensuite "le tourbillon" qui a suivi l'assassinat du fonctionnaire. "J'ai tout de suite imaginé que l'Etat serait secoué. On venait de tuer un préfet de la République en exercice, en Corse, ça ne s'était jamais produit", lâche l'ancien magistrat. C'est la première fois depuis 1945 qu'un préfet est assassiné. Claude Erignac est aussi le plus haut représentant de l’État français assassiné sur le territoire insulaire. Derrière cette exécution, c’est la République qui est clairement visée.
Une onde de choc secoue le milieu politique et la population corse. Les 9 et 11 février, la population défile dans les rues de Bastia et d'Ajaccio pour exprimer leur effroi.
À gauche comme à droite, c'est aussi toute la classe politique qui manifeste son indignation. Claude Erignac devait fêter sa deuxième année à la tête de la préfecture de région. Il avait été nommé le 5 février 1996. Il était le fonctionnaire que le Premier ministre de l'époque, Alain Juppé, avait choisi pour installer la zone franche corse. Un dispositif en faveur de l’île pour relancer son économie.
"Quand j'ai appris sa mort, c'était un monde qui s'écroulait". Et Jacques Dallest connaissait le préfet assassiné. "J'ai vu beaucoup de gens qui ont été tués mais c'était des gens que je ne connaissais pas. C'était d'autant plus dur que j'avais pratiqué le préfet Erignac. On avait travaillé ensemble. On s'était rencontrés dans des réunions de travail, des cérémonies, des manifestations diverses". L'homme a laissé une forte impression.
"Un symbole"
Qui était Claude Erignac ? Vingt-sept ans après le drame, le magistrat honoraire garde l'image d'un homme "d'une belle prestance", "très élégant", "très bon orateur", "un sportif". Il le résume d'un qualificatif : "brillant". Le préfet était aussi "très bien intégré à la population". Et Jacques Dallest ajoute prudemment : "C'était un homme qui avait une mission difficile. Exercer en Corse, ce n'est pas facile".
On a vite compris que Claude Erignac incarnait un symbole : le plus haut représentant de l'Etat sur l'île. C'était un symbole qu'on avait assassiné.
Jacques DallestAncien magistrat, procureur honoraire
"Personne à l'époque ne pensait à des menaces sérieuses contre le préfet de la République, il n'avait pas d'officier de sécurité, pas de garde du corps", indique l'ancien procureur de la République de Corse. Le magistrat honoraire évoque un climat difficile à l'époque en Corse : "Il y avait des guerres entre nationalistes, beaucoup d'affrontements meurtriers, des attentats. On en avait des centaines dans l'île : des plasticages de maisons, de commerces, des assassinats. Il y a un particularisme corse, fort, passionnant mais lourd à vivre. Je crois que le préfet voulait partir mais sa mission n'était pas terminée, c'est pour cela qu'il est resté", ajoute Jacques Dallest. Mais Claude Erignac aurait confié vouloir quitter l'île de Beauté.
"Deux jours après, avec le président du tribunal, avec le bâtonnier (NB : Antoine Sollacaro) qui a été assassiné par la suite, nous étions un grand nombre de magistrats et d'avocats et nous avons défilé, depuis le palais de justice jusqu'à la préfecture sur le cours Napoléon, en silence pour rendre hommage au préfet. C'était un moment fort. C'est un souvenir qui est resté très vivace", évoque Jacques Dallest.
Le premier ministre Lionel Jospin, le ministre de l'Intérieur Jean-Pierre Chevènement mais aussi le président de la République, Jacques Chirac, se rendent aussi sur place. Il faut aussi trouver un successeur au préfet assassiné. C'est Bernard Bonnet qui prend ce poste, le préfet qui deviendra célèbre avec l'affaire des paillotes.
Revendications
C'est Jacques Dallest, en sa qualité de procureur de la République, qui a assisté à l'autopsie du corps de la victime à la morgue de l'hôpital d'Ajaccio. Une étape essentielle de l'enquête. Si, dans un premier temps, c'est l'hypothèse d'une mauvaise rencontre avec une personne armée qui a été avancée, elle a très vite été écartée. "Assez rapidement les faits ont été revendiqués par un groupe terroriste. C'est là que le dossier a été transmis au parquet antiterroriste de Paris," résume Jacques Dallest.
Trois jours après les faits, le 9 février, l'assassinat est revendiqué dans un long communiqué anonyme de trois pages. Les auteurs ne s'identifient pas mais donnent une indication permettant de conclure à leur responsabilité dans la mort du préfet. Un pistolet a été retrouvé sur les lieux, près du corps de la victime. Les auteurs ont authentifié leur communiqué par le numéro de série de cette arme retrouvée sur la scène de crime. Le révolver avait été volé cinq mois plus tôt lors de l'attaque d'une gendarmerie à Pietrosella, dans le sud de l'île. L'attaque de la gendarmerie avait été revendiquée, en novembre 1997, en même temps que deux autres attentats, l'un à Vichy, l'autre contre les locaux de l'ENA à Strasbourg.
Les auteurs du texte prônent l'indépendance de la Corse, accusant la France d'être " un État colonial" sourd aux revendications nationalistes.
Enquête et arrestation d'Yvan Colonna
L’enquête qui suit l’assassinat du préfet se déroule sur plusieurs mois. Les militants indépendantistes luttent depuis trente ans et l’affaire Erignac se déroule à un moment charnière de la lutte des mouvements nationalistes corses. Sur le continent aussi, l'affaire est instruite dans un contexte de rivalités entre services de police mais aussi dans un contexte politique très tendu par la troisième cohabitation.
L'enquête qui piétine pendant un an aboutit finalement à un coup de filet, le 21 mai 1999. La division nationale antiterroriste démantèle un commando soupçonné d'avoir organisé et participé à l'assassinat du préfet. Et plusieurs des suspects passent aux aveux et chargent un homme, l'accusant d'être le tireur : Yvan Colonna. Le trentenaire est berger, militant nationaliste et fils d'un ancien député des Alpes Maritimes.
Un mandat d'arrêt est lancé contre le berger de Cargèse qui a pris le maquis le 23 mai. Il devient alors l’homme le plus recherché de France. Le fugitif est finalement arrêté par le RAID, le 4 juillet 2003, après quatre ans de cavale. Yvan Colonna est arrêté dans une bergerie près d'Olmeto, en Corse-du-Sud. Il est mis en examen le 5 juillet 2003.
Procès et condamnations
"Le commando a été identifié, les protagonistes assez nombreux. Tous ont été condamnés, jugés. Il y a eu plusieurs procès", résume Jacques Dallest. Les procès se sont étalés sur plusieurs années.
Le 11 juillet 2003, une semaine après l'arrestation de Colonna, le verdict du premier procès Erignac tombe. Onze personnes sont condamnées pour avoir participé de près ou de loin à l'assassinat du préfet. Parmi elles, Pierre Alessandri et Alain Ferrandi écopent de la réclusion criminelle à perpétuité. Mais en 2006, deux des mis en examen sont acquittés en appel.
Yvan Colonna a été jugé postérieurement au reste du groupe. Renvoyé devant la justice pour "assassinat en relation avec une entreprise terroriste" devant la cour d'assises spéciale de Paris, il est condamné le 13 décembre 2007 à la réclusion criminelle à perpétuité. En appel, le 27 mars 2009, sa condamnation est confirmée. Pour ce deuxième procès, la peine assortie d'une période de sûreté de 22 ans.
Yvan Colonna, qui a toujours clamé son innocence, a été rejugé une troisième fois en mai 2011, après cassation de son procès d'appel en juin 2010 pour une question de procédure. Le 20 juin 2011, il est une troisième fois condamné à la réclusion criminelle à perpétuité. En juillet 2012, un nouveau pourvoi en cassation d'Yvan Colonna est rejeté, rendant sa condamnation à perpétuité définitive.
En janvier 2013, Yvan Colonna a toutefois saisi la Cour européenne des droits de l'homme, estimant qu'il n'a pas eu droit à un procès équitable. En décembre 2016, après trois procès et le rejet de sa requête devant la Cour européenne des droits de l'homme, Yvan Colonna est définitivement condamné à la réclusion criminelle à perpétuité. Il meurt le 21 mars 2022, à l'hôpital de la Timone, à Marseille, seulement trois semaines après avoir été agressé par un codétenu à la prison d'Arles où il purgeait sa peine.
"Un être humain"
Après la mort du préfet Erignac, Jacques Dallest est resté encore près de trois années dans l'île mais le magistrat s'est dit, dès le soir du drame, que "plus rien ne serait plus comme avant". Il évoque notamment "la chappe de plomb" qui est ensuite tombée sur la Corse.
L'ancien procureur de la République d'Ajaccio pense encore aujourd'hui à l'épouse de la victime et à ses enfants.
C'est un préfet de la République qui a été tué lâchement. Ce jour-là, on a tué un grand préfet, mais on a surtout assassiné un être humain.
Jacques Dallest, au sujet de l'assassinat de Claude ErignacAncien magistrat, procureur honoraire
"Je pense surtout à l'être humain qu'il était. On pense toujours à un préfet, un personnage. Mais c'était d'abord un père de famille et un mari avant d'être un préfet. Et pour moi, c'était d'abord un homme. Quand on parle d'un assassinat, même terroriste, même politique, il s'agit d'un assassinat !", conclut le magistrat honoraire.
À Ajaccio, la place où le préfet a été assassiné, porte aujourd'hui son nom. Le lieu a été inauguré le 6 février 2018 par le président Macron.
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