Enquête. "Peut-être que le vélo n'est pas fait pour moi". Proportions, selle... Pourquoi les femmes ne supportent pas les vélos "mixtes"

Les fabricants de vélo cherchent à étendre leur clientèle en proposant des gammes mixtes. Derrière la promesse d'un vélo aussi performant pour les hommes que pour les femmes, la conception ne prend pas toujours en compte la morphologie des femmes. Des différences qui peuvent causer de nombreuses douleurs, jusque des pathologies graves.

Cet article est le premier des trois volets d'une enquête réalisée par les étudiants en master 2 de journalisme de Sciences Po Rennes, à retrouver chaque samedi sur notre site.

"À un moment donné, je me suis dit : peut-être que le vélo n'est pas fait pour moi", confie Emmanuelle, 46 ans, qui n'a pas souhaité communiquer son nom. La cycliste, originaire de Strasbourg, pédale une quinzaine de kilomètres par jour pour se rendre à son travail.

Il y a deux ans, elle et son mari ont décidé de parcourir plus de 2 000 km jusqu'à l'Allemagne. Si ses déplacements quotidiens ne lui posaient pas de soucis, la cyclotouriste appréhendait les douleurs qu'elle ressent lors de sorties plus longues. "Quand je fais plus de quinze kilomètres, j'ai l'impression que la partie autour de mon périnée est engourdie, comme si on vous faisait un garrot au bras", évoque-t-elle.

Pour Laurène Philippot, créatrice du site en ligne La Sportive Outdoor, l'enjeu autour du matériel cycliste proposé aux femmes est réel. Cette blogueuse fustige l'étiquette "unisexe" utilisée par l'industrie cycliste : "C'est un vélo homme où ils ont rajouté mixte."

Laurène Philippot testant un vélo Liv © Laurène Philippot

Pourtant, depuis le début des années 2000, les gammes dites unisexes se sont imposées dans les rayons cycle, au détriment des montures "genrées” du XXe siècle, qui reproduisaient des codes sexistes : sportives pour les hommes, utilitaires pour les femmes.

Si l'idée d'un vélo unique supposé convenir à tout le monde sonne prometteuse, elle interroge la prise en compte des spécificités féminines, lors de l'étape de la conception.

Plus de femmes en selle, moins de vélos pour elles

Les femmes sont de plus en plus nombreuses a monter en selle. En 2010, 18% des Françaises faisaient du vélo au moins une fois par mois selon l’Insee. En 2024, 20 % d'entre elles roulaient au moins une fois par semaine, d'après le ministère de l'Écologie.

Une augmentation qui aurait pu amener les constructeurs à amplifier la production de gammes féminines. C'est pourtant l'inverse qui s'est produit.

"Après le Covid, on a eu besoin de réduire l'étendue de notre catalogue, et de nous concentrer sur les vélos mixtes, car il y avait moins de composants disponibles sur le marché. Les raisons du passage au vélo unisexe sont principalement économiques, on ne va pas se le cacher", assume Juliette Coqueret, ingénieure essai terrain chez Décathlon.

Laurène Philippot, à l'origine de tests de matériel sportif sur son blog, déplore cette logique industrielle visant à faire disparaître les gammes genrées.

La sportive a observé une vraie différence lorsqu'elle a testé son premier vélo Liv prêté plusieurs mois par la marque féminine de l'entreprise Giant. "J’ai ressenti du confort et je souffrais moins sur mon vélo. Je me suis aperçue que ça me convenait mieux."

Des testeurs majoritairement masculins

Si certaines enseignes développent des gammes pour une clientèle exclusivement féminine, ça n’a rien d’un hasard. "Les dames vont avoir une assise plus en arrière, car elles ont des bassins plus cambrés", décrit Daniel Proust, ancien cycliste professionnel reconverti dans la conception de selles.

Autre différence, l'écartement des ischions (partie basse de l'os de hanche, correspondant aux fessiers) chez les femmes est en moyenne plus large que chez les hommes, environ 130 mm contre 118. Leurs jambes sont en général plus longues que celles des hommes, alors que les bras et le buste sont plus courts.

Daniel Proust dans son bureau à Bignan © Daniel Proust

Des différences qui posent la question des tests sur lesquels s'appuie la conception des vélos mixtes. Selon Juliette Coqueret, l'ingénieure de Décathlon, 60 à 70 % des acheteurs sont des hommes. Une proportion qui se répercute sur la réalisation des tests.

Même si, comme nous explique l'ingénieure, un objectif de parité est visé au sein des panels, la plupart se composent "de 70% d'hommes et de 30% de femmes". Sur les 60 personnes requises pour tester un vélo, cela représente 42 messieurs contre 18 dames. Un sérieux biais lorsque l’on sait qu’il suffit que 48 testeurs soient satisfaits pour qu’un produit soit mis en vente.

Un vélo "mixte", vraiment ?

Avec le "mixte", la logique des grandes enseignes est donc de trouver un compromis qui correspond au plus grand nombre d'acheteurs, et non à l’intégralité des consommateurs.

Les femmes ont plus de risques de devoir changer des pièces après l'achat que les hommes, "par exemple la selle et la potence" (pièce reliant le guidon à la fourche qui joue un rôle important pour le confort, la maniabilité et le pilotage du vélo, NDLR)", observe la blogueuse spécialisée en sport, Laurène Philippot. Cela engendre des coûts supplémentaires.

Les composants d'un vélo © Lila Berdaï / Marine Moine Master Journalisme Sciences Po Rennes

L'industrie du cycle commence seulement à considérer les caractéristiques féminines pour la conception des vélos mixtes.

"On faisait beaucoup avant [2020, NDLR], chez Décathlon : "Conçu pour les hommes, mais convient aux femmes". Les retours des clientes n'étaient pas satisfaisants", reconnaît Juliette Coqueret, l'ingénieure essai-terrain.

Par conséquent, ces dernières années, Décathlon équipe directement les vélos de petite taille, les plus achetés par les femmes, avec des pièces adaptées à leur morphologie moyenne : selle plus large, potence plus courte, et cintre - où on pose les mains - plus étroit.

Les selles femmes sont même celles qui se rapprochent le plus de ce qui pourrait ressembler à une selle mixte.

"Lors de tests, on s'est rendus compte que certaines selles femme étaient très bien reçues par les hommes. Donc on en a mis pour tout le monde sur certains modèles", annonce Juliette Coqueret. Ces modèles conçus pour les femmes se retrouvent également sur les vélos en libre-service.

Comparatif entre différentes selles de la marque San Marco © Jules Lohéac Master Journalisme Sciences Po Rennes

Le bassin et le périnée à l'épreuve de la selle

Ces adaptations sont nécessaires, sinon les déplacements peuvent devenir inconfortables. Ainsi, pédaler sur un vélo trop grand expose à des problèmes de dos et de genoux sur le long terme.

Les femmes croient donc que ce n'est pas fait pour elles. Elles se tapent des douleurs pas possibles. Le matériel n'est simplement pas ajusté”, dénonce Laurène Philippot.

Le point crucial est l'interface entre la selle et le bassin. "Si la selle est trop étroite, les ischions vont se retrouver un peu dans le vide, et c'est le périnée qui va contenir toute la pression", détaille Geoffrey Millour, ex-cycliste de haut niveau chez les amateurs, auteur d'une thèse en sciences du sport à l'université de Reims sur l'optimisation de la position en cyclisme.

Les différences entre les bassins homme, à gauche, et femme, à droite, posés sur une selle identique. © Jules Lohéac Master Journalisme Sciences Po Rennes

Le cuissard, short rembourré que portent les cyclistes, a aussi son importance. "Si vous avez une selle qui vous correspond, vous ne le saurez pas si vous avez un cuissard de merde", s'exclame Sam Guédard, vendeur et conseiller à la boutique Guédard Cycles à Rennes.

Magali, cyclotouriste de 25 ans, témoigne : “C’est pendant mon premier voyage à vélo que j’ai ressenti des douleurs à l’entrejambe, j’avais acheté un cuissard de seconde main homme. Je m’étais dit qu’il ne devait pas y avoir de grosses différences entre femme et homme."

Le combo selle-cuissard a des conséquences sur le périnée, où se situent les organes sexuels et urinaires internes, comme “des irritations, des frottements, des gonflements", liste Pauline Corlobé, kiné et ex-coureuse internationale de BMX. "Vingt minutes pour aller au travail le matin, et pour rentrer le soir” peuvent suffire à rendre la pratique du vélo douloureuse pour une femme.

Il n’y a pas de kilométrage, c’est variable”, confirme le gynécologue du sport Luc Baeyens, qui ajoute qu’il existe des prédispositions génétiques à ces complications.

Un cas grave : le lymphœdème vulvaire

Ces douleurs peuvent toucher toutes les cyclistes, et causer des problèmes de santé graves. Le cas le plus extrême est le lymphœdème vulvaire. Il s'agit d'un gonflement d’une des lèvres vaginales, handicapant pour la pratique du vélo et la vie quotidienne. Il peut nécessiter une intervention chirurgicale.

En 2019, la paracycliste Hannah Dines a été l'une des premières à alerter sur le sujet, qui toucherait 70 % des cyclistes professionnelles, selon la Fédération française de cyclisme.

C'est néanmoins une blessure qui reste méconnue, "car l'activité cycliste est assez récente chez les femmes", estime Pauline Corlobé.

Pauline Corlobé, kinésithérapeute et sportive, dans les Hautes-Alpes © Pauline Corlobé

Le gynécologue Luc Baeyens, considéré comme le premier à avoir nommé la pathologie, rapporte avoir reçu “une patiente de 18 ou 19 ans, cycliste en compétition. Elle venait pour un autre souci. Je l’examine, et je remarque qu’elle a un énorme lymphœdème. Elle pleurait de soulagement de voir de quoi il s’agissait. Elle n’osait pas en parler.”

Emmanuelle, partie en périple en Allemagne à vélo en 2024, n'a pas hésité à parler de ses douleurs, mais elle ne s'est pas sentie prise au sérieux. "Quand j'ai évoqué mes gênes à l'entrejambe, j'avais l'impression qu'on me traitait de chochotte. Ça ne me paraissait pas normal. Mais les gens disaient que c'était moi qui avais un problème."

Des solutions existent

Pour pallier ces pathologies et ces gènes, qui concernent dans une moindre mesure les hommes, alternatives aux selles standards existent.

Depuis une vingtaine d'années, des selles avec une fente au milieu ont été développées, pour libérer l'appui périnéal. "C'est intéressant pour les hommes, souligne le gynécologue Luc Baeyens. Pour les femmes, l'intérêt de cette selle est variable. Certaines athlètes que je suis ne jurent que par celle-ci, d'autres ne veulent pas en entendre parler, car les bords compriment davantage le périnée."

À Toulouse, Selles Idéales tente de réhabiliter les selles en cuir. Frédéric Ducès, à l'origine de la création de l'entreprise en 2011, affirme que "c'est la matière qui s'ajuste le mieux aux différences morphologiques". Gaël Baudou, son employé, complète avec l'explication technique : "Le cuir se moule au postérieur du cycliste et prend les empreintes des ischions. Il se déforme avec l'usage, répartit mieux la pression sur une zone plus ample."

La marque convainc des cyclistes souffrant "d'irritations, de douleurs au bassin, aux ischions, au périnée, à la vulve, à la verge. On a beaucoup de retours positifs, de personnes qui nous disent qu’elles n'ont plus mal."

La selle sans bec de Daniel Proust

Daniel Proust va plus loin. L'ancien coureur professionnel de 82 ans, qui vit à Bignan dans le Morbihan, vend depuis une trentaine d'années des selles sans bec. Le bec étant, selon lui, "la source de tous les maux", car il "appuie sur le périnée".

Selle Proust pivotante et sans bec © Daniel Proust

"Avant, tous mes jeans étaient troués à cause du bec", s'exclame Christina, comptable alsacienne de 38 ans. Adepte du deux-roues, elle parcourt au minimum 15 kilomètres par jour.

Il y a 17 ans, elle s'est équipée d'une selle Proust, en quête d'un peu plus de confort. "Grâce à elle, les récidives fréquentes de cystites et la pression sur les parties intimes et les mains ont diminué".

L'ex-coureur, devenu inventeur, et toujours adepte de sorties à deux roues, a ensuite ajouté une touche supplémentaire, en créant un système pivotant, qui bascule d'un côté puis de l'autre à chaque coup de pédale.

"Mon assise est légèrement inclinée vers l'avant, et suit le mouvement du bassin, qui fait un huit, comme lorsque l'on marche. Le problème des selles standards, c'est qu'elles écrasent cinq muscles, figent le bassin et génèrent des frottements", explique-t-il.

Grâce aux selles sans bec, les récidives de cystites et la pression sur les parties intimes ont diminué.

Christina

Utilisatrice d’une selle Proust

Emmanuelle, la cycliste strasbourgeoise, a décidé d'utiliser une selle Proust en 2024, pour ses vacances, après de nombreux essais infructueux.

"J'ai d'abord testé une selle trouée, qui ne modifiait rien à mes engourdissements du périnée. J'ai également essayé une selle sans bec fixe d'une autre marque, que je trouvais gênante. Lors de mon premier voyage avec la selle Proust, j'ai quasiment roulé sans douleur. Maintenant, je n'utilise que la selle Proust."

Christina dans un camping en Autriche © Christina Gross

Christina, notre cycliste aux jeans troués, admet quant à elle avoir observé quelques défauts à ces selles construites à Taïwan.

"Mon ancien employeur en a acheté une il y a deux ou trois ans. Il a eu du mal à s'habituer. Les épaules sont plus sollicitées. Au bout d'une heure, je peux commencer à sentir quelques fourmillements dans les bras, car on ne peut pas enlever les mains du guidon."

Il est difficile de tenir en équilibre sur une selle sans bec, plus inclinée vers l'avant et constamment en mouvement.

Dans sa bibliothèque de Bignan, dans le Morbihan, lui servant aussi de bureau, l'ex-cycliste professionnel montre les différents types de selle qu’il commercialise, compatibles avec toutes les bicyclettes.

Le volubile inventeur a vendu 25 000 de ses selles tournantes à La Poste entre 2004 et 2009, et se satisfait dorénavant des "300 ventes par an, principalement à titre curatif".

Il reste persuadé de détenir un concept révolutionnaire, toujours pas copié par les grands constructeurs. "C'est trop intelligent (rire). Ils ne cherchent pas, ne s'imaginent pas."

(Marine Moine, Jules Lohéac, Lila Berdaï)

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