Une audience se tient aujourd'hui devant le Conseil supérieur de la magistrature (CSM). Une juge d’instruction comparaît pour faute disciplinaire après la plainte d'une justiciable : Sylvaine Grévin, sœur d'une victime présumée de féminicide. En cause : un manquement à "l'obligation de délicatesse" lors des auditions, symbolisant le fossé qui sépare parfois des familles endeuillées d'une institution judiciaire sous tension.
"C'est déjà une victoire pour moi d’en être arrivée là, étant donné que je suis la seule à avoir pu franchir cette étape", confie Sylvaine Grévin entre deux sessions d'audience du Conseil supérieur de la magistrature. Les chiffres parlent d'eux-mêmes : sur 446 plaintes traitées en 2024, aucune n'a été renvoyée devant la commission de discipline. En 2025, 254 plaintes enregistrées, une seule d'aboutie : celle de Sylvaine Grévin.
Longuement auditionnée en janvier dernier aux côtés de ses avocats pour appuyer sa plainte pour manquement à "l'obligation de délicatesse", elle voit aujourd'hui la juge d'instruction se retrouver sur le banc des accusés. Toutefois, devant le Conseil supérieur de la magistrature, son statut de simple justiciable la prive de parole pendant ces auditions.
Elle assiste donc, en retrait, à la défense de la magistrate.
"Je m’attendais à un minimum d’empathie ou à une remise en question de sa part, mais en fait elle se victimise", regrette la plaignante à la suspension d'audience, tout en se disant "assez satisfaite des questions posées par le président, pour tenter d’éclairer la personnalité de cette juge d’instruction".
Le choc des mots et le secret de l'exhumation
À l'origine de cette procédure, le traitement d'un drame familial. Le 4 avril 2017, Bénédicte Belair est retrouvée rouée de coups dans une mare de sang, dans l'Oise. Alors que la famille conteste la thèse initiale de la chute accidentelle et pointe le passif de violences de l'ancien compagnon, l'instruction se tend.
Face à une juge que la famille décrit comme distante, Sylvaine Grévin s'effondre lors d'une audition en avril 2018 lorsque la magistrate l'interroge sur " Vous saviez que votre sœur buvait ? ". À la demande de suspension d'audience formulée par son avocat, la juge rétorque : "Non, non madame on continue, c'est bon, j'ai 67 dossiers derrière.". Autre fait dénoncé par la plaignante : l'exhumation du corps de Bénédicte, ordonnée par la magistrate sans en avertir les proches, avec une consigne de silence imposée aux intervenants.
Le système au bord de la rupture
Si l'avocat de la magistrate dénonce une plainte "abusive, voire malveillante" dans Libération, l'incident de l'audience met surtout en lumière des moyens de la justice mis en difficulté. La phrase "J'ai 67 dossiers derrière", une réplique qui selon un représentant du Syndicat de la Magistrature, est le symptôme d'un système judiciaire avec un chronomètre qui complique l'échange avec les victimes.
"Cela pose la question de la formation des magistrats sur l’accueil de la parole", analyse Léo Gaudron, co-délégué du syndicat en Bretagne.
"Mais il y a aussi des collègues qui sont sous pression. Cette obligation de délicatesse peut parfois ne pas être remplie, on ne prend pas forcément le temps, tout simplement parce que ce n’est pas possible face à la charge de travail des cabinets."
Ce manque de moyens chroniques est dénoncé partout en France, mais la justice bretonne alerte sur une situation locale particulièrement critique.
"À Rennes, on a une charge de travail dans les cabinets d'instruction nettement supérieure à l'échelle nationale", précise le représentant syndical. Une saturation qui avait d'ailleurs été publiquement pointée du doigt en juin dernier, dans le cas de l'affaire Lyhanna, pour alerter sur les délais et les failles de l'institution dans la prise en charge des victimes.
La décision du Conseil supérieur de la magistrature devrait être rendue entre la fin de l'année et le mois d'avril prochain. Un délibéré qui, quelle que soit la sanction retenue, fera jurisprudence sur la manière dont l'institution judiciaire se doit d'accueillir la parole des victimes de violences conjugales.