Familles de dealers expulsées : "le logement social n'est pas une base arrière pour le trafic de drogue" nuancent les bailleurs sociaux

Alors que le préfet d'Ille-et-Vilaine vient de lancer neuf procédures d'expulsion de logements sociaux visant des familles de trafiquants, en vertu de l'application de la loi contre le narcotrafic, les bailleurs sociaux se montrent très prudents. À l'image de Morbihan Habitat qui travaille depuis plusieurs années déjà, avec mairie, police et justice pour le "bon usage des logements".

Elle a été votée au printemps dernier, adoptée par une large majorité des Parlementaires : la loi sur le narcotrafic du 13 juin 2025, défendue par Bruno Retailleau, le ministre de l'Intérieur de l'époque, donne à l'État de nouveaux moyens pour agir contre le trafic de drogue.

Parmi eux : la possibilité de demander l’expulsion de locataires de logement social, lorsque celui-ci sert à une activité de trafic de drogue. Toute la famille du trafiquant pouvant être expulsée. Ce mardi 27 janvier 2026, le nouveau préfet de Bretagne, Franck Robine, a détaillé ce nouvel outil juridique avec lequel neuf dossiers d'expulsions ont déjà été ouverts en Ille-et-Vilaine.

La procédure, jugée très sécuritaire par certains, fait polémique. D'ailleurs, rares sont les interlocuteurs à bien vouloir se prononcer sur cette nouveauté. "Pour l'instant, nous n'y avons pas encore été confrontés" répond, prudent, le directeur général de Morbihan Habitat.

Des expulsions rares... 

Ce bailleur social est né de la fusion en janvier 2023 de trois établissements : Bretagne Sud habitat, Lorient habitat et Vannes Golfe habitat qui avaient déjà pratiqué quelques expulsions de personnes liées à des trafics avérés sur la base d'un jugement. Une procédure qu'il qualifie aujourd'hui de "marginale".

"Comme tous les bailleurs sociaux, des expulsions, on en fait à Morbihan Habitat, entre 30 et 40, sur près de 29 000 logements familiaux. Et des expulsions liées au trafic de drogue, nous n'en avons aujourd'hui que 4 à 5 de potentiellement avérées", modère Erwan Robert qui précise qu'un dispositif législatif permettait déjà d'obtenir un départ de dealer, avant la loi de juin 2025.

"On participe avec les villes aux contrats locaux de sécurité, ainsi qu'aux groupements qui rassemblent la totalité des forces de police et de gendarmerie pour le partage d'informations sur des trafics qui ne seraient pas légaux", détaille le directeur général de Morbihan Habitat. "L'objectif, c'est de faire en sorte que nos locataires vivent dans un environnement le plus "apaisé" possible."

...et encadrées

Et de préciser, concernant les expulsions, que c'est bien le juge, et non le bailleur, qui décide si quelqu'un peut ou doit être expulsé. "L'expulsion est très encadrée par une décision de justice. Si la situation est suffisamment grave et qu'il y a un lien direct entre le trafic de drogue et le logement, le juge peut considérer que la situation dépasse le seul dealer et peut avoir des conséquences pour la totalité de sa famille. Mais cette situation-là, encore une fois, nous n'y avons pas encore été confrontée", répète Erwan Robert.

Le directeur général de Morbihan Habitat redouble de prudence en parlant de la nouvelle mesure rendue possible par la loi contre le narcotrafic de juin 2025 : "Tout le monde avance sur la pointe des pieds en essayant de ne pas faire d'erreurs dans l'utilisation d'un nouveau dispositif législatif..."

"Il va nous falloir quelques années pour bien comprendre quels sont ses avantages et ses inconvénients, et ses conséquences qu'on doit anticiper pour éviter que des familles se retrouvent à la rue, alors même qu'un des membres seulement, et non la totalité de la famille, seraient coupables... C'est là toute la difficulté de l'exercice", complète le bailleur qui considère cette loi de juin 2025 comme "un outil nouveau qui vient renforcer un arsenal législatif déjà pour partie existant."

Climat de vie et de travail, apaisé

Que ce soit à Vannes, Lorient, Lanester ou encore Hennebont, le directeur général de Morbihan habitat insiste sur le sens et la motivation de ces mesures d'éloignement ou d'expulsions : "En réalité, on était déjà dans cette logique de protéger nos locataires, c'est-à-dire les familles qui habitent dans nos logements, et nos collaborateurs, en utilisant tous les moyens légaux qui sont à notre disposition, pour faire en sorte que tous vivent et travaillent dans un climat apaisé."

En tant qu'établissements publics, les bailleurs sociaux sont tenus d'appliquer les jugements de la justice. "Nous ne sommes ni frein ni facilitateur, on applique la loi avec l'expérience des situations sociales délicates. Et on continuera de s'appuyer sur nos collaborateurs qui travaillent aujourd'hui à l'accompagnement des familles, de manière à ce que les conséquences soient les plus limitées possible."

"Nos locataires ont droit à la même tranquillité de vie que n'importe qui. Il n'est pas normal que leur logement serve de lieu de commerce illégal et illicite."

Gare aux stigmatisations

Dans cette même logique, le directeur général de Morbihan habitat met en garde, les médias notamment : "Attention à ne pas stigmatiser les habitants de logements sociaux !"

"Le logement social n'est pas une base arrière pour le trafic de drogue. On est juste les victimes collatérales d'un trafic qui se développe partout, dans toutes les cages d'escaliers qu'elles soient publiques ou privées" défend Erwan Robert.

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"Quelques familles certes, mais elles sont rares, ont des enfants en déshérence qui peuvent être attirés par les sirènes de l'argent facile. Nos locataires ne sont pas des trafiquants ou des nourrices. Mais nos quartiers sont juste dans un éco-système !" rappelle Erwan Robert qui rappelle que les logements sociaux représentent 20 à 25% des logements de villes comme Vannes et Lorient. "Statistiquement, il n'y a pas plus de trafic de drogue dans les quartiers sociaux, si ce n'est pour des considérations liées à la logistique du trafic..."

Logistique du trafic et urbanisme

Par "logistique du trafic" de drogues, le directeur général de Morbihan habitat fait référence à l'organisation des dealers qui trouvent dans l'urbanisme des quartiers sociaux des avantages non-négligeables. "Leur dessin urbain permet des échappatoires. Comme la possibilité pour le trafiquant de s'exfiltrer le plus rapidement possible, la possibilité aussi de détecter la présence des forces de police le plus rapidement possible..."

La mise en place de système de veille est souvent facilitée par les nombreux croisements de rues et espaces exigus. "C'est assez facile d'utiliser un de ces accès pour fuir si la police arrive. Il faut aussi que les consommateurs puissent y accéder le plus rapidement possible, sans rester trop longtemps bloqués" regrette Erwan Robert qui insiste sur l'importance du renouvellement urbain.

Outre le travail crucial des associations, le dessin de ces quartiers joue à ses yeux un rôle primordial : "On déconstruit beaucoup de ces quartiers-là, on travaille beaucoup sur la mixité, en faisant revenir des propriétaires... On travaille aussi énormément sur nos bâtiments eux-mêmes. Quand on a des doubles accès, on les supprime, tout comme les accès entre les cages d'escaliers et les caves pour éviter les stockages illégaux."

Renouvellement urbain

Morbihan Habitat investit chaque année entre 150 et 200 millions d'euros sur le département pour transformer ces quartiers et réhabiliter leurs bâtiments. Les effets sont selon lui, déjà visibles dans plusieurs villes. "Le simple fait d'engager des travaux, de faire venir des entreprises, de modifier les conditions de circulation, ça perturbe les activités de commerce illégal."

"Dès l'instant que les villes commencent à bouger, le trafic est perturbé, il ne disparaît pas, mais il se déplace, il mute... Il n'est pas éradiqué, mais en tout cas, la vie dans nos quartiers, puisque c'est à nous, notre principale préoccupation, s'en trouve améliorée" constate Erwan Robert qui liste les travaux effectués chaque année :  entre 700 et 900 nouveaux logements, entre 200 et 300 logements déconstruits, entre 500 et 700 réhabilités chaque année dans le Morbihan. 

"C'est fondamental d'avoir des bailleurs sociaux en bonne santé et avec des capacités financières pour engager de gros travaux dans ces quartiers", conclut-il. "C'est essentiel d'apporter toujours une dynamique, pour ne pas laisser les situations s'enkyster."

Morbihan Habitat gère au total près de 32 000 logements, depuis les places d'hébergement dans des foyers, résidences autonomie ou Ehpad, jusqu'aux logements familiaux au nombre de 29 000 sur l'ensemble du département. Ils accueillent entre 55.000 et 60.000 Morbihannais.

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