Le docteur Thibaud Damy a fait un burn-out. Le cardiologue a réalisé sa fragilité psychologique face aux décès de certains patients. Il tente désormais de sensibiliser les soignants et les institutions de santé sur l'importance d'accompagner les personnels, et de verbaliser certaines émotions.
646 000 personnes sont mortes en France en 2024. Un peu plus de la moitié d'entre elles meurent à l’hôpital. Autant de situations difficiles auxquelles les soignants hospitaliers doivent faire face, avec des conséquences psychologiques pouvant se révéler dramatiques.
Thibaud Damy est cardiologue. Et il le dit sans détour : "J'ai eu un stress post-traumatique", après le décès du patient de trop. "J'ai fait un burn-out, à un moment la cocotte-minute a explosé." Décidé à partager son expérience, le médecin a entamé un périple de plusieurs centaines de kilomètres à travers la France, à la rencontre de ses collègues soignants.
Derrière des chiffres de mortalité, des patients bien réels
Début avril, il faisait sa première escale à l'hôpital de Chartres, après être parti de Créteil, en région parisienne. Plus de 80 professionnels de santé sont venus écouter son intervention, une conférence sur le thème des soignants face à la mort. Il projette à son auditoire un graphique montrant le taux de mortalité de ses patients atteints d'une pathologie cardiaque particulière. "Vous voyez une courbe, moi je vois mes patients. Pendant un congrès, en présentant cette courbe, je me suis mis à pleurer."
Il raconte avoir découvert "que des morts [l'ont] profondément impacté". Dès son internat, alors qu'il participe à la réanimation de victimes d'un crash d'avion. Jusqu'à son burn-out. "On ne nous a pas appris que nos patients allaient mourir, et qu'il fallait les accompagner jusqu'au bout."
En tant que cardiologue, il assure avoir uniquement appris "à sauver des gens" :
On m'a aussi dit que, à un moment, on ne peut pas sauver. Et que, quand un patient décède, on est en échec. Il faut changer ça.
Thibaud Damy, cardiologue
Il distingue ainsi les morts attendues, comme les patients atteints d'un cancer en phase terminal, des morts brutales. "Dans le premier cas, il peut y avoir un prédeuil, explique-t-il. Dans l'autre, personne n'a le temps de se préparer. Ni la famille, ni les soignants."
Le cardiologue regrette que, actuellement, "les soignants soient épuisés, malmenés, non formés sur la mort". Ce qui donne "des infirmières qu'on met trois ans à former et qui partent faire autre chose au bout de quatre ans". Conclusion : "il faut s'occuper des émotions des soignants".
La mort, une question technique, pas émotionnelle
Le docteur Frank Albert est chef du service de cardiologie aux hôpitaux de Chartres. Quand un patient meurt dans son service, la discussion au sein du service est purement technique, et opérationnel. "On se demande si on a fait une faute, si on aurait pu faire mieux, mais on ne prend pas le temps de débriefer."
Même constat du côté de Paul Bachelier, médecin urgentiste à Chartres : "Quand un patient décède aux urgences, c'est toujours dramatique pour les équipes. C'est un échec sur le plan moral. On va forcément en parler après, mais on ne va pas débriefer très longtemps. C'est dans un but d'amélioration de la qualité des soins, pas dans l'expression des sentiments, du vécu." Sur le moment, "dans l'action", ces sentiments peuvent rester enfouis. Avant de se réveiller plus tardivement. Quelques heures, jours, ou même années plus tard.
Pourtant, les soignants se savent exposés à une grande détresse humaine et à la mort, dès leurs débuts. En septembre 2024, France 3 avait pu rencontrer plusieurs étudiants de l'IFPM, l'école des métiers du paramédical d'Orléans. Selon eux, être dans l'empathie sans se laisser envahir est un sport de combat. Tristan, 23 ans, témoigne de "situations très difficiles sur le plan émotionnel, on encaisse beaucoup" durant certains stages. "Il faut être préparé, il faut apprendre, on se blinde. On n'est pas insensibles, mais on se blinde."
Au sein de l'établissement, les questions de santé mentale sont prises très au sérieux. Des accompagnements personnalisés des étudiants sont prodigués régulièrement, avant, pendant, et après les stages. "Ça permet de rattraper certains étudiants qui sont sur le fil, proches d'abandonner", affirme Sophie Clavière, formatrice et référente de la promotion infirmière 2023-2026.
Des histoires traumatisantes dans la mémoire de chaque soignant
Mais une fois lâchés dans la vie professionnelle, les soignants ne bénéficient plus de cet accompagnement. S'occuper de leur santé mentale, notamment face à la mort, n'est pas encore une priorité des établissements de santé, et en particulier de l'hôpital public. "Ne pas avoir de formation réelle sur l'accompagnement dans ces situations-là, on casse des gens", abonde Quentin Miniscoux.
Cadre sage-femme à l'hôpital de Chartres, il assure que "10 à 15 % des sages-femmes ne font plus de salle d'accouchement après des histoires dramatiques". Car, "quand on envisage une carrière de sage-femme, on ne se dit pas qu'on va avoir des enfants nés sans vie, ou des patients qui décèdent en couche".
À l'hôpital de Chartres, 42 enfants sont mort-nés en 2024, sur près de 2 200 accouchements. La proportion est donc faible, mais non négligeable pour les soignants du service. Quentin Miniscoux se souvient d'une "nuit bien chargée, parce que ça n'arrive jamais quand c'est plus calme". Une aide-soignante "arrive affolée avec une dame qui saignait aux urgences". Les équipes de la maternité réalisent une césarienne express, et sortent le bébé du ventre de sa mère en 12 minutes.
On a fait 25 minutes de réanimation avec le pédiatre, on n'a jamais pu récupérer l'enfant. Et là, je me retrouve seul, à devoir aller voir le papa. À lui expliquer que l'enfant n'a pas survécu.
Quentin Miniscoux, cadre sage-femme à l'hôpital de Chartres
Toutes les sages-femmes ont en tête une situation traumatique similaire à celle vécue par Quentin Misiscoux. "Il faut le verbaliser. Mais c'est compliqué de rentrer chez soi le soir, et de dire "On a fait la naissance d'un enfant malformé", etc."
Résultat, la majeure partie de ces émotions est enfouie, gardée pour soi. Un vrai "déni émotionnel", estime le docteur Thibaud Damy. Qui appelle de ses vœux à de meilleures formations initiales sur cette thématique pour l'ensemble des soignants. Et à un sursaut des institutions médicales, pour un véritable accompagnement psychologique des personnels exposés, de gré ou de force, à la mort.
Article initalement publié le
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