Odette du Puigaudeau, aventurière et femme libre, a traversé les contradictions de sa vie avec audace. Engagée, complexe, parfois controversée, elle a su allier ses passions pour l'art, les voyages et la liberté. Par ses choix audacieux et ses erreurs, elle a tracé un chemin unique, sans compromis.
Odette du Puigaudeau a vécu jusqu’à ses 97 ans. Monique Vérité, biographe, est venue à sa rencontre à Rabat, au Maroc, et lui a proposé de raconter sa vie. La vieille dame au regard foudroyant lui a confié ses archives et ses carnets secrets. Un mois après la rédaction de ses mémoires, en juillet 1991, son existence ici-bas a déposé son ultime point final. C’est son histoire, souvent méconnue, qui nous est racontée dans ce documentaire réalisé par Gérard Uginet : "Odette du Puigaudeau, l’aventurière inattendue."
Portrait d'une femme qui ne rentrait pas dans le cadre
Odette du Puigaudeau n’a jamais été femme à rentrer dans les cadres. Elle a admis s’être parfois trompée dans la vie : n’ayant pas fait les bons choix politiques, s’étant laissée berner et manipulée, ou réagissant dans l’empressement, sans réfléchir aux conséquences de ses actes.
Elle est à la fois tout et son contraire, guidée par ses croyances du moment. Le mot qui convient serait-il entière, complexe, en porte-à-faux, paradoxale, ambiguë… Ou bien tous à la fois ?
Monique Vérité estime que l’histoire de cette héroïne est tombée dans l’oubli parce qu’on préfère généralement les gens d’une seule pièce, plus faciles à saisir.
Odette est comme les papillons qu’elle dessine : libre comme l’air, insaisissable. Elle côtoie la mer comme un poisson dans l’eau, se laissant emporter par ses courants. Femme des quatre éléments, elle est aussi le feu qui la mène et la terre qu’elle jalonne à dos de chameau.
Comme un garçon
Odette, née à Saint-Nazaire en juillet 1894, est la fille unique de Ferdinand Dupuis-Godot, un peintre désargenté issu de la petite noblesse bretonne. Sa mère Blanche Henriette Van Den Brouke est descendante d'une famille de marins dunkerquois. Trois mois, après la naissance d'Odette, ils quittent Saint-Nazaire et se fixent définitivement au Croisic, au manoir de Kervaudu.
Son père l’appelait Robert, un surnom qu'il lui donnait depuis longtemps et qui ne la contrariait en rien. Ce prénom de garçon lui permettait de se conformer aux attentes paternelles, et de partager des moments privilégiés en préparant la toile de l'artiste en récitant ses leçons ou en partant chasser à ses côtés.
L'instruction a lieu à la maison. Sa mère lui enseigne le français et le calcul, tandis que son père se réserve les cours d’histoire-géographie, de sciences naturelles et de peinture, tout en la gratifiant de compliments.
J'avais plus de liberté et de rêves qu'un enfant n'en n'a jamais espéré. J'avais mes vacances avant ma vie.
Odette du Puigaudeau
Très jeune, elle s'exerce à reproduire des dessins naturels : des insectes, des papillons, des poissons. C'est là qu'elle développe un sens aigu du détail et de la couleur. Les animaux et les livres, ses compagnons de solitude et de rêverie, façonnent son imaginaire.
"J'adorais descendre en rêve avec le capitaine Némo au fond des océans à travers des algues gigantesques où vit tout un monde d'insectes marins parmi des animaux étranges, semblables à des fleurs multicolores."
À partir de ses quinze, seize ans, elle n'est plus le "fils" destiné à redorer le blason familial. On attend d'elle désormais qu'elle endosse le rôle de bâton de vieillesse de ses parents.
"Autant cette maison aimait mon père, autant elle me détestait ; ses fantômes me réservaient leurs plus beaux tapages."
Odette et Marion
Pendant plusieurs étés, Odette intègre l'unité de travail de laboratoire de recherches marine du Croisic.
Alors que le premier conflit mondial fait rage en Europe, Odette a vingt ans et veut participer à l'effort de guerre contre la volonté familiale.
Au dispensaire du Croisic, Odette rencontre une Américaine, Grace Constance Lansbury, une femme de lettres orientaliste Américaine, à la réputation sulfureuse, qui devient un modèle d'émancipation.
C'était un milieu de femmes homosexuelles à mauvaise réputation. Ces femmes lui ont proposé de l'argent pour qu'elle quitte sa famille et rejoigne Paris pour vivre sa vie.
Monique Vérité
Elle rencontre Madame Fournier de Aurac, collectionneuse de papillons exotiques très fortunée qui cherchait une dessinatrice naturaliste pour portraiturer ses papillons. Sous son aile, elle évolue dans un milieu doré. Madame Fournier lui achète la péniche le Karet "Aimer" qu'elle rêvait d'habiter.
Odette entre dans l'atelier de la couturière Jeanne Lanvin. Elle crée des tenues pour les catherinettes à partir des papillons, esquisse de femmes en lévitation, nus pieds, s'offrant au regard du spectateur.
Femme papillon, libre comme l'air, prête pour un nouvel envol, elle se détache du tableau pour d'autres horizons.
Le père d'Odette est parti rejoindre les étoiles. Attristée, elle ressent, malgré elle, un souffle de liberté qui la détache de son passé.
À Paris, au début de l'année 1932, elle fait la connaissance de Marcelle Borne-Kreutzberger, issue de la bourgeoisie provinciale qui prendra le nom de Marion Sénones dans ses récits d'aventure.
Rédactrice pour le magazine Eve, la séduction est immédiate et réciproque. "Elle était mon calme, ma force d'âme. J'avais une nature plus forte et plus entreprenante. Un courant secret est passé entre nous, nous nous sommes tout de suite liés d'amitié et nous avons vécu ensemble. Ce fut ma chance de rencontrer cette fille. Elle était la compagne idéale qui aide sans encombrer.
Pendant trois étés, Odette prend la mer comme aide matelot sur l'Abbé de l'Epée pour pêcher la crevette et le thon, loin des futilités et des artifices de la vie mondaine, elle fait corps avec l'équipage pour faire face aux éléments.
Odette rêve d'aventure avec Marion, Il est temps pour elles de larguer les amarres ; les deux femmes se font la belle, munies de lettre de recommandation, de mission et de contrat d'exclusivité pour leurs photos.
Sont-elles amantes ? Sans doute. Odette aurait-elle gardé un carnet secret ? Peut-être.
Il faut que mon volcan soit apaisé pour pouvoir écrire.
Marion
D'amour ou d'amitié, ce qui est sûr, c'est qu'elles se sont aimées et se complétaient, comme le yin et le yang. L'une et l'autre n'étaient que peu de chose l'une sans l'autre. Si ce n'est pas de l'amour, cela y ressemble, mais peu importe comment on le nomme. Ne peut-on pas aussi se languir d'amitié ?
La Mauritanie
Le premier voyage en Mauritanie a lieu le 28 novembre 1933. Alors âgées respectivement de 40 et 48 ans, Odette et Marion embarquent à Douarnenez à bord du langoustier La Belle Hirondelle.
"Débarquer en Mauritanie, c'est faire un bond en arrière de vingt siècles. C'est retourner aux temps bibliques, parmi les nomades, ce peuple errant avec lequel nous allions vivre."
Dans les années 30, peu de voyageurs s'étaient aventurés dans ces contrées. Odette est immédiatement conquise.
Cette impression d'intimité que donne le Sahara, on n'est pas étranger.
Odette
Odette prend des notes et photographie, tandis que Marion dessine et croque des scènes de vie. La caravane sillonne les étendues désertiques du pays, guidée par la force et la bonne volonté des chameaux, qui imposent la cadence.
Alors que la Seconde Guerre mondiale éclate. Odette se lance dans l'organisation d'une œuvre de guerre en faveur des prisonniers. Le Service féminin français est créé en août 1940.
Elle utilise La Gerbe, un journal germanophile, pour publier du contenu en faveur de son organisation.
À la Libération, sa bourse pour écrire son ouvrage sur l'art et la culture des Maures est suspendue par le Musée de l'Homme qui ne lui accorde plus sa confiance.
En politique, je fonce, et après, je me rends compte trop tard que je me suis trompée.
Odette
Au début des années 50, Odette et Marion entreprennent un troisième voyage en Mauritanie. Odette vient de fêter son 56e anniversaire et constate que l'Afrique est alors en plein bouleversement. Le temps a redessiné les courbes de l'espace. Plus rien ne sera comme avant.
"Ce que nous gagnions en vitesse, nous le perdions en beauté. Le fracas des machines mettait toute poésie en fuite. La vitesse rétrécissait les paysages, pourtant, ce transport motorisé était bien celui qui convenait pour pénétrer au cœur de la Mauritanie nouvelle, en marche rapide vers ce que l'on appelle le progrès, la civilisation."
Sa vision de la colonisation évolue au fil des années : convaincue et utilisée pour défendre le bien-fondé de la colonisation, Odette change littéralement de trajectoire. Elle devient une ardente défenseuse des droits des peuples colonisés et s'investit dans une mission de préservation des cultures sahariennes.
La plume d'Odette
Qui aime la musique des mots se laisse bercer par la plume d'Odette, qui, par ses récits poétiques et imagés, invite à rouler sur les vagues sans se laisser engloutir.
Au fil du documentaire "Odette du Puigaudeau, l’aventurière inattendue." Suliane Brahim de la Comédie Française, en touches délicates donne voix à ces écrits. La plume d'Odette, aussi mélodieuse et majestueuse qu'une envolée de papillons, dessine des tableaux qu'il est aisé d'imaginer. Les couleurs, les sons, les émotions, tout est là. Celle qui s'était refusée à emboîter le pas de la carrière artistique de son père a trouvé son moyen d'expression pour croquer les paysages et conter en prose ses instants de vie.
Toujours dans le paradoxe et difficile à saisir, Odette adopte un guépard Rachid, qui la suivra partout, jusqu'à Paris. En laisse, cet animal sauvage donne une image, bien éloignée de la liberté, même si l'intention première est d'en prendre soin.
Odette du Puigaudeau, opportuniste ?
Opportuniste ? L'était-elle ? Les séquences concernant ses relations avec la fortunée Madame Fournier de Aurac, son article dans le journal germanophile "La gerbe", pour faire de la publicité à son organisation pour le service féminin français et son rapprochement avec le commandant du cercle peuvent parfois le laisser penser. Le but fixé est un point à atteindre, serait-elle prête à tout pour s'en donner les moyens, un coûte que coûte dans l'immédiat, un pourquoi pas ou juste un appel instinctif qui la pousse à agir ?
Paradoxale, elle est aussi femme à prendre position, à s'opposer, à préférer la compagnie des Maures et leur simplicité de vie aux mondanités superficielles. Vivre au jour le jour, sans cocher les cases d'un calendrier prévisible, à la merci de la marche, du soleil brûlant et des campements. Un lâcher-prise et une attache aux éléments, bien loin des contingences matérielles.
Il y a un point de bascule, pas de théorie chez elle.
Monique Vérité
Odette semble foncer à l'instinct, sans prendre conscience sur le moment des conséquences. Si cela lui semble juste et justifié sur l'instant, elle se lance corps et âme, quitte à le regretter par la suite. Ses opinions font plus qu'évoluer, elles changent souvent littéralement de trajectoire pour faire marche arrière ou un bon vertigineux en avant.
La vie morose
Marion est malade. Odette prend soin d'elle jusqu'à la fin, le 03 octobre 1977 à l'âge de 91 ans. Elle est enterrée à Rabat loin de tout honneur officiel, discrètement comme elle a vécu. Odette se retrouve seule après un demi-siècle de compagnonnage.
Elle se retire à Rabat, où elle continue son travail. Sans sa moitié, elle se retranche dans la solitude. Son inspiration est partie avec Marion : "Je n'arrive pas à reprendre mon équilibre dans cette solitude que rien dans ce pays ne vient secourir. Je vis dans une salle d'attente où aucun train n'arrive ou part, je suis trop seule, mes jours sont tellement vides que je ne sais pas ce que j'en fais, ni leur nom, ni leur date. La vie est pour moi maintenant si triste, si terne, si monotone que je ne trouve rien à noter."
Ce qui reste dans la mémoire collective
Odette se sent solidaire des valeurs traditionnelles de cette culture Maure et se révolte contre leur disparition. "Le destin des Maures devient son destin."
Les archives d'Odette du Puigaudeau, données à la bibliothèque de la Société de géographie en 1987, puis en 1992, après la mort de l'exploratrice, constitue un fond documentaire de première importance.
A la bibliothèque de Touezekt Atar, Khalil Sidi Dah fait découvrir ses collections à Monique Vérité.
Dans ses archives, dans ses livres, dans le sable du désert, dans ses récits, dans ses échanges avec Monique Vérité et dans ce documentaire "Odette du Puigaudeau, l’aventurière inattendue.", cette femme singulière est toujours là où on ne l'attend pas.
Odette est une énigme, entre mystère et paradoxe. Plus on cherche à la comprendre, à la saisir, plus les chemins qui nous mènent à elle sont parsemés de contradictions. Chacun de nous rencontrera Odette du Puigadeau, mais sera-t-elle le véritable miroir de celle qu'elle fut, ou faudra-t-il assembler plusieurs regards pour en dresser un portrait unique ?
► Le documentaire " Odette du Puigaudeau, l’aventurière inattendue.", réalisé par Gérard Uniget, est une coproduction 24 Images / Tchack & Tchackôrama / Pictanovo / France Télévisions. Il sera diffusé ce jeudi 6 mars à 23h sur Ici France 3 Centre-Val de Loire et disponible en replay sur france.tv.