"Un procureur ne devrait jamais dire ça à une mère" : au procès de la noyade d’Irène, 5 ans, jusqu'à un an de prison ferme requis

Le 26 juillet 2024, Irène est morte noyée alors qu’elle était en sortie avec son centre de loisirs à l’île Charlemagne. Elle avait 5 ans. Lors du deuxième et dernier jour d’audience ce mercredi, le procureur a requis de la prison ferme pour les animateurs et du sursis pour les maîtres-nageurs. On vous raconte les dernières heures du procès.

Il est 14h15. Après une matinée marquée par le témoignage bouleversant des parents d’Irène, la salle d’audience 4 du tribunal correctionnel d’Orléans rouvre ses portes pour la dernière après-midi du procès. Depuis mardi, sept personnes comparaissent pour "homicide involontaire" après la noyade, l’été dernier, de la petite fille de 5 ans Irène, à l’île Charlemagne, à l'est d'Orléans. Dans la salle d’audience, les visages sont fermés, les regards attristés. L’émotion est partout, pesante, presque palpable.

"Un procureur ne devrait jamais dire ça à une mère"

La salle est restée suspendue aux mots du procureur Emmanuel Delorme, lorsqu’il a entamé son réquisitoire en début d’après-midi. D’une voix grave, il est revenu sur l’horreur du drame. "Je suis père de famille et je ne pleure jamais en audience, mais là, j’ai pleuré", a-t-il confessé.

Il raconte ce jour où il a été appelé en urgence : une fillette venait de se noyer. Sa voix est ferme, mais l’émotion est là. "Un procureur ne devrait jamais dire cela à une mère de famille", lâche-t-il. Sur place, il voit le corps d’Irène, recouvert d’un drap blanc. Puis il évoque sa rencontre avec la mère de la fillette, à qui il a refusé de voir le corps. "Je devais la préserver", dit-il, avant de rappeler qu’il lui avait promis "une enquête exemplaire". 

Irène est décédée à l'âge de cinq ans lors d'une sortie périscolaire. Sept prévenus comparaissent au tribunal correctionnel d'Orléans ces 25 et 26 mars. • © La famille d'Irène

Une promesse tenue, selon lui : "Tout le monde a été entendu : les enfants, les professionnels, la mairie, l’association, les experts… Qu’est-ce que vous voulez qu’on fasse de plus ?" 8 mois après les faits, le procès s’est ouvert. Il explique qu'habituellement, pour les affaires d’homicides involontaires, le dossier aurait été jugé au bout de 6 ans. 

Le procureur justifie aussi l’absence de poursuites contre l’association Cigales et Grillons, qui employait les animateurs, et contre la mairie d’Orléans, propriétaire du site. "Les fautes ne relèvent pas de la personne morale", tranche-t-il. Ce sont les individus présents ce jour-là qui ont failli, selon lui. L’absence de brassards, le manque de consignes, la désorganisation totale du groupe… autant de fautes qu’il impute aux prévenus.

Une série de négligences fatales

Dans le viseur du ministère public, la directrice du centre de loisirs, absente sur place au moment du drame, mais responsable de l’organisation de la sortie. "C’était une bonne directrice, mais ce jour-là, elle a été très mauvaise", accuse le procureur. Il lui reproche de ne pas avoir donné de consignes claires aux animateurs, d’avoir oublié d’établir une liste des groupes et surtout, d’avoir laissé les brassards des enfants au centre de loisirs. Seuls le sac avec le pique-nique avait été pris. "J’aurais préféré qu’elle ait faim plutôt qu’elle se noie", lance-t-il.

Les animateurs sont eux aussi pointés du doigt. Deux d’entre eux étaient titulaires du BAFA. La troisième, âgée de 21 ans et non diplômée, s’est retrouvée à encadrer des enfants sans formation. "Quand on encadre des enfants, on se doit d’être parfait", affirme le procureur, soulignant "l'amateurisme" de la gestion de la sortie. Pour le procureur, ce sont les animateurs qui sont le plus responsables face à ce drame.

Côté surveillance, les maîtres-nageurs sont également incriminés. "Ce jour-là, vous n’avez pas respecté le plan d’organisation de la baignade", accuse le procureur, reprochant notamment au chef de poste de ne pas avoir installé la chaise haute de surveillance. "C’est criminel, cette faute involontaire."

Les réquisitions 

À l’issue de sa plaidoirie, le procureur requiert des peines de prison ferme et avec sursis :

  • La directrice du centre : 3 ans de prison dont 2 avec sursis, interdiction d’exercer auprès des mineurs pendant 5 ans.
  • Les deux animateurs titulaires du BAFA : 2 ans de prison dont 16 mois avec sursis avec aménagements, interdiction d’exercer pendant 5 ans.
  • L’animatrice sans diplôme : 1 an de prison dont 8 mois avec sursis avec aménagements, interdiction d’exercer pendant 5 ans.
  • Le chef de poste des maîtres-nageurs : 1 an avec sursis, interdiction d’exercer pendant 2 ans.
  • Les deux autres maîtres-nageurs : 6 mois avec sursis, sans interdiction d’exercer.

La défense dénonce des responsabilités inégalement réparties

Face à ces réquisitions, les avocats des prévenus se sont succédé à la barre.

Me Pierre-Alexandre Narcy, avocat de l’un des animateurs, pointe du doigt les responsabilités non assumées de la mairie et de l’association Cigales et Grillons. "Pourquoi ne sont-ils pas là ?", interroge-t-il. "Tout le monde semblait être en freelance, mais qui devait vérifier que tout se passait bien ?"

"Il y a quatre prévenus, ils sont tous jeunes, ils sont payés au lance-pierre pour travailler avec des enfants et la personne morale n’est pas là, à leurs côtés, pour faire acte de présence", interroge Me Pierre Lalanne, avocat d’une animatrice. La personne morale c’est le directeur de l’association Cigales et Grillons.

Tous les avocats des maîtres-nageurs ont plaidé la relaxe. "Un homicide involontaire suppose un lien de causalité direct, et ici, il n’est pas établi", argumente un avocat d’un maître-nageur. L’un d’eux, militaire et pompier volontaire, voit son avenir professionnel menacé. "Va-t-on inscrire une faute sur son casier judiciaire alors qu’il a sauvé des vies ?", plaide son avocat.

Me Daniel Oungre, avocat d’un des trois sauveteurs, parle d’une "injustice" et réclame une relaxe, arguant que les fautes ne sont pas caractérisées. "Il y a eu des négligences, mais pas de fautes caractérisées", plaide-t-il.

Même ligne de défense pour Me Clémence Le Marchand, qui défend le chef de poste des sauveteurs. Elle insiste sur le fait que son client a pris ce rôle "par bénévolat" ce jour-là, sans que cela soit inscrit dans son contrat. "Le déploiement de la chaise haute aurait-il empêché le drame ? On peut en douter", avance-t-elle, évoquant un "doute raisonnable" qui devrait conduire à la relaxe.

Me Magalie Castelli-Maurice, avocate de l’animatrice sans diplôme du BAFA insiste sur l’injustice de voir sa cliente poursuivie alors qu’elle n’avait reçu aucune formation. "On ne lui a rien expliqué, elle a dû deviner", dit-elle. "Aujourd’hui, elle veut passer un CAP petite enfance. N’est-ce pas déjà une leçon suffisante ?"

Quant à Me Rachid Bouzid, avocat de la directrice, il plaide une réduction de peine, rappelant la précarité du secteur de l’animation. "Recruter au dernier moment des animateurs qualifiés, c’est presque impossible. Est-ce vraiment la faute de ma cliente ?"

"Ce drame, c’est aussi celui de ma vie"

 À 19h54, après des heures de plaidoiries et de débats, les prévenus reviennent à la barre pour un dernier mot. Les voix tremblent, les regrets sont là. "Je suis désolée", murmure la directrice. "J’assumerai mes responsabilités", ajoute l’un des animateurs. "Ce drame, c’est aussi celui de ma vie" admet un des trois surveillants. Les autres surveillants-nageurs, eux, présentent leurs condoléances à la famille, qui écoute en silence. 

À 19h56, l’audience prend fin. La décision du tribunal est mise en délibéré. La décision sera rendue le mardi 27 mai à 13h30.

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