L'écluse de Gerstheim (Bas-Rhin), exploitée par EDF Hydro Est, sera pilotée depuis celle de Strasbourg à partir de janvier 2027. Une modernisation que l'industriel juge nécessaire mais qui inquiète les éclusiers, notamment sur les conditions et la charge de travail.
Ils sont les gardiens des voies d'eau. Ils surveillent et encadrent les manœuvres des bateaux de plaisance ou de commerce qui traversent le territoire. Pourtant, le métier d'éclusier s'apprête à changer de visage. Petit à petit, ce métier peu connu et insolite s'adapte aux évolutions techniques et modernes, mais à quel prix ?
En Alsace, huit des dix écluses présentes le long du Rhin sont administrées par EDF Hydro Est. Depuis 2023, l'écluse de Fessenheim est conduite à distance, depuis l'écluse voisine de Vogelgrun. Cette automatisation, qu'on appelle téléconduite, est bien opérée par un humain, c'est l'éclusier de Vogelgrun qui gère les deux écluses en même temps. Pour EDF Hydro Est, il s'agit de moderniser l'exploitation des écluses et d'assurer une navigation et un fonctionnement optimaux. L'entreprise va élargir ce dispositif à l'écluse de Gerstheim dès janvier 2027, puis d'ici 2030/2035, à l'ensemble des sites de la région.
Un métier qui change
Le principe d'un éclusier pour deux écluses sera bientôt la norme pour la profession en Alsace. Pierre Jarrin, directeur des ressources humaines chez EDF Hydro Est, affirme : "On a pris le temps, c'est une technologie qui est éprouvée par EDF sur le Rhône depuis plus de 20 ans et qui est pratiquée également en Allemagne depuis encore plus longtemps. On a engagé des réflexions dès 2009, on y a réfléchi et on y va en préparant les choses".
La conduite à distance implique forcément une baisse du nombre d'éclusiers. Pierre Jarrin estime que le nombre d'éclusiers devrait passer de 13 à 7 pour deux écluses. Il assure : "On va créer de nouveaux postes de technicien de navigation qui permettront aux éclusiers qui ne seront pas en téléconduite d'évoluer au sein d'EDF". Pour lui, le déploiement des nouveaux outils technologiques permettra de simplifier et de faciliter le travail des éclusiers. "Les outils d'intelligence artificielle seront au service de l'éclusier et vont permettre de mieux identifier les risques et d'assister les éclusiers dans les manœuvres à réaliser avec les bateaux. Le poste d'éclusier reste central."
Malgré la volonté d'optimiser la gestion des écluses, "sur les périodes de fort trafic fluvial, un éclusier sera présent sur chaque site", rassure EDF Hydro Est.
Inquiétude des éclusiers
Comme le soulignent nos confrères de Rue89, certains éclusiers et syndicats s'inquiètent pour la sécurité de ces sites sensibles. Alors que l'écluse de Gerstheim sera bientôt pilotée depuis Strasbourg en dehors des heures de fort trafic, les éclusiers qui y travaillent sont soucieux. Deux d'entre eux ont accepté de répondre à nos questions mais préfèrent garder l'anonymat.
"D'un point de vue humain, c'est pas du tout une bonne chose, explique le premier. Le nombre de bateaux qui passent par le Rhin n'a rien à voir avec celui qui passe sur le Rhône. Il va y avoir une charge mentale beaucoup plus importante et personne ne sera sur place, je trouve ça dangereux". Ce salarié d'EDF Hydro Est n'est pas contre les outils de modernisation, il reconnaît que de nombreuses technologies permettent d'améliorer le métier d'éclusier, mais la disparition de la présence humaine ainsi que la charge de deux écluses en même temps le préoccupent. Il poursuit, "Ça fonctionnera, mais humainement il y aura de grosses difficultés. Les conditions de travail vont être vraiment différentes et beaucoup plus lourdes. C'est un gros changement pour la profession".
Les caméras et les technologies ne remplaceront jamais l'humain.
Éclusier anonyme
Son collègue aussi n'est pas enchanté par la conduite à distance des écluses. "Il va y avoir une réduction du personnel, pour moi la présence humaine est primordiale sur une écluse. La charge de travail va doubler, il faudra être encore plus vigilant. Certains outils nous aident mais il va y avoir de moins en moins d'éclusiers, le métier ne sera plus le même. Les caméras et les technologies ne remplaceront jamais l'humain".
Les deux éclusiers s'avouent vaincus, pour eux il n'y aura jamais de marche arrière. Ils reconnaissent qu'il y a eu un dialogue avec EDF Hydro Est mais que la parole n'a pas été entendue.