L'hôtel Mercure du palais des Congrès de Strasbourg doit être prochainement détruit pour laisser la place à un projet immobilier. Abandonné en 2020, le lieu est devenu un point chaud d'urbex. El Cheeba, une pratiquante strasbourgeoise, nous a guidés dans les entrailles de ce géant endormi.
C'est déjà la quatrième fois que l'on tourne autour de l'hôtel abandonné. Pas n'importe lequel : le Mercure, Holiday Inn jusqu'en juin 2012, un paquebot rutilant, pensé en 1973 et inauguré deux ans plus tard, qui pouvait loger plus de 700 visiteurs.
"C'est frustrant", peste El Cheeba. Ce pseudo, elle l'arbore dans sa deuxième vie : l'urbex, contraction de urban exploration, l'exploration urbaine. À chaque tour, un "bon..." que l'on redoute annonciateur d'une renonciation qui se refuse à tomber. Elle relève ses lunettes de soleil, plisse les yeux.
Chaque porte, chaque fenêtre, toutes condamnées, sont scannées. Des couinements de rongeur émanent des monticules d'ordures, offrandes du monde urbain à ce temple hôtelier désacralisé depuis 2020. "On va bien finir par trouver, il faut prendre de la distance."
Soudain, sa prière semble entendue. Deux garçons à vélo nous hèlent. "Vous voulez entrer ?" Ils connaissent un passage, bien caché et qui doit le rester. L'espoir renaît. La règle de ne rien casser est sauve. En urbex, le lieu doit s'offrir au pratiquant. C'est l'un des commandements. Les autres ? Ne pas voler ni donner trop d'informations sur son spot.
"Ça fait un bail que j'essaie d'y entrer, mais je n'avais pas trouvé", sourit celle qui explore depuis 15 ans. Dans son regard, une malice et une excitation prouvant qu'elle n'a rien perdu de la gamine qu'elle était. Celle qui arpentait des chantiers avec son père, les yeux grand ouverts. Ces squelettes de ferrailles et ces grands espaces industriels offraient déjà un écho à ses rêves d'exploration. D'abord à Schiltigheim avec l'industrie Istra, puis dans toute l'Alsace.
Sa passion dévorante l'a menée jusqu'en Belgique et en Allemagne. Dans ces quêtes, menées d'ordinaire en solo, son graal est le silence. L'introspection. "Je fais aussi un travail de documentation pour avoir des infos sur le lieu", explique-t-elle.
Devant une fenêtre brisée, difficilement accessible, un silence nous fige. Nous y sommes. L'exploration peut commencer. "Allez, on y va. Fais gaffe au verre", exorcise-t-elle.
Immédiatement, le lieu happe sa visiteuse, habitée de nostalgie à l'heure d'arpenter les chambres. "Mon problème, c'est que je n'ai pas le sens de l'orientation", sourit-elle dans un grand couloir qui semble mener au passé. Le plan ? Filer sur le toit, profiter de la vue et arpenter les sept étages de ce vaisseau fantôme pour redescendre jusqu'à la piscine.
Ce bâtiment de 174 chambres regorge de fantômes. Des témoignages de la vie qui y grouillait jusqu'en 2020 et semble s'être arrêtée précipitamment. Dans les vestiaires, un petit mot sur un casier : "Hayette ne travaille pas le 19/03".
Un déodorant miniature, une bouteille de parfum, une pommade anti-inflammatoire. Un pot de créatine pour la musculation, ouvert, continue d'embaumer la pièce, de laquelle débordent encore des chemises violettes couleur Mercure et des tenues de femmes de ménage. Les tags apposés sur les vitres, eux, donnent des airs de vitraux au lieu. Le vent qui siffle par une fenêtre brisée fait office d'orgue. Raccord avec l'ambiance.
Une fois les escaliers gravis, une vue panoramique de Strasbourg nous attend. El Cheeba s'assoit sur un rebord, solidement tenue à une barre. Les pieds dans le vide, elle effectue sa "photo-signature".
Comme un chat, elle bondit pour revenir sur le toit. Une souplesse pas anodine. Elle la travaille. Nécessaire dans une discipline dans laquelle on porte toujours le risque en bandoulière. "Un jour, j'ai cru mourir, c'est vrai, pose-t-elle. Il fallait faire un saut de deux mètres, j'étais arrivée en haut et ne me voyais pas reculer. C'était chaud, depuis je me prépare mieux."
De retour dans les entrailles du Mercure, passée l'excitation des premières minutes, le sort subi depuis cinq ans par le lieu en brise l'enchantement. Câbles arrachés, miroirs brisés, moquette enlevée, tags... Seuls les étages supérieurs conservent leur lustre d'antan.
Sur un lit, ce qui ressemble à un soutien-gorge. "Oh, il y avait des soirées coquines ici ?", plaisante l'urbexeuse. Un haut de bikini en réalité, qu'une cliente a oublié en s'en retournant de la piscine du lieu, dans laquelle sommeille toujours de l'eau.
Une chambre, lit fait et gobelets encore emballés dans la salle de bains, paraît attendre un prochain visiteur. Il ne viendra plus. Comme un symbole, à notre sortie, des graffeurs taguent des castors équipés de casque de chantier sur les fondations de l'hôtel. Au premier semestre 2026, des ouvriers viendront raser le site.
Le projet a été dévoilé lors d'une réunion d'information lundi 5 mai. Cinq immeubles jailliront des gravats de l'ancien hôtel, avec plus de 1 000 nouveaux habitants attendus.
Clin d'œil du destin, un hôtel de 177 chambres y côtoiera 208 logements en accession, une résidence de 187 places comprenant des studios pour étudiants et une soixantaine de logements sociaux. Après la brasserie Fischer ou encore Istra, c'est une nouvelle figure de l'urbex qui va s'éteindre en région strasbourgeoise.
L'aspect massif de l'hôtel subsistera puisque les prochains bâtiments mesureront de 18 mètres pour le plus bas à 50 mètres au plus haut. Une densité qui s'explique par la rareté du foncier disponible dans l'Eurométropole. La raison l'emporte toujours sur la nostalgie de ces anciennes constructions abandonnées.