"Nanterre avant l'orage" : en BD, le journaliste reporter de guerre, Feurat Alani, raconte le quartier où Nahel a été tué par un policier

Le 27 juin 2023, Feurat Alani, Rémois d'adoption, journaliste reporter de guerre, se trouve à Nanterre où il déjeune avec sa mère. Dans le quartier où Nahel Merzouk, 17 ans, a été tué par un policier. Feurat Alani décide, au-delà du fait divers, de rendre hommage à ces gens de l'ombre dans une bande dessinée qui sort le 28 mai 2026 aux éditions Steinkis.

Il est arrivé dans ce quartier Pablo Picasso de Nanterre à 17 ans. L'âge qu'avait Nahel Merzouk lorsqu'il a été tué d'une balle tirée à bout portant par un policier lors d'un contrôle routier. "J'ai moi-même été confronté à plein de situations similaires, explique Feurat Alani. J'ai pu constater les rapports difficiles entre les jeunes et la police, sans mettre la faute sur la police uniquement, avec une responsabilité commune. Dans la BD (qui est sortie le 28 mai 2026), un des personnages souligne que si le policier avait connu Naël avant, il ne lui aurait pas tiré dessus. C'est le point de vue de beaucoup d'habitants qui dénoncent un manque de proximité entre les forces de l'ordre et les jeunes."

Établir une connexion avec les autorités. Connecter aussi ces populations de quartier au reste du monde en tentant de faire changer les regards, les suspicions systématiques, et ces actualités qui leur collent à la peau. La mort de Nahel, le 27 juin 2023, fut le déclencheur pour Feurat Alani. Pas d'opportunisme, seulement le sentiment que le bon moment était arrivé. "Cela fait 10-15 ans que je veux raconter ce quartier, explique encore le journaliste, j'avais déjà proposé plusieurs idées de documentaires sans que cela soit retenu. L'impression que ce n'était pas le bon moment."

Nanterre avant l'orage est un hommage à la population du quartier Pablo Picasso. © Raphael Doumergue / France Télévisions

Avant et après le 27 juin 2023

Le 27 juin 2023, Feurat Alani est sur la route de son quartier d'enfance lorsqu'il reçoit ce message : "un petit a été tué". "Par petit on désigne un jeune du quartier, précise Feurat Alani. Ce jour-là, je vais voir ma mère qui habite toujours le quartier Pablo Picasso de Nanterre. J'étais censé venir déjeuner et repartir. Mais ce texto avec cette fameuse phrase : "un petit a été tué" et la vidéo qui sort font que je décide de rester. Je suis alors le journaliste que je suis, mais aussi le témoin privilégié de la situation dans le quartier."

Je passe ces quatre nuits avec les jeunes en bas et chez ma mère. Je filme, je documente. Au moment le plus opportun, le plus cohérent et sans suspicion, je me dis, il faut raconter ce quartier autrement.

Feurat Alani, journaliste

Feurat Alani est aussi très vite contacté par les médias qui connaissent le lien qu'il entretient avec ce quartier. Mais ils contournent tout de suite cet engrenage infernal de l'actualité choc."Je décide de raconter cela à ma manière, en fuyant les chaînes d'infos en continu qui m'appelaient juste pour avoir des images de voitures brûlées, et je le dis sans exagération, cela s'est vraiment passé comme cela. J'étais un peu déçu. Je décide de raconter l'histoire sur mes réseaux d'abord et un peu pour Mediapart".

Pendant quatre jours et quatre nuits de révolte, après la mort du jeune garçon, il observe : "Je passe ces quatre nuits avec les jeunes en bas et chez ma mère. Je filme, je documente. Au moment le plus opportun, le plus cohérent et sans suspicion, je me dis : il faut raconter ce quartier autrement. Ce n'est pas une BD sur Naël, je ne me le permettrais pas, même si c'est un habitant du quartier, je ne le connaissais pas. Mais je ne peux pas faire sans. La démarche est de raconter par l'image, par les mots et par l'émotion, ce qu'était la vie avant cet évènement et puis avec toujours une note d'espoir sur l'avenir."

Raconter la vie au village

Feurat Alani repart à Reims (Marne) avec ses images, ses notes et des souvenirs bien ancrés. Lui, l'enfant du quartier, il n'a eu aucun mal à travailler sereinement. Tout le monde le connaît, il a gardé de très bons amis sur place. Puis, il y a eu l'après fait divers, au moment où la BD est devenue un projet à mener. Là encore, Feurat Alani est accueilli à bras ouverts par l'ensemble de la population. Aller à la rencontre des personnages. Donner la parole à ceux que l'on n’entend pas, que l'on n’a pas entendus durant les révoltes, c'est sa mission. C'est ainsi qu'il souhaite raconter Pablo Picasso. "C'est ce qui m'anime. Allez là où la lumière n'est plus ou là où la lumière a été pour les mauvaises raisons."

Je me suis dit que ce médium, qu'est la bande dessinée, était le plus approprié pour que cette histoire ne soit pas oubliée. Et qu'un enfant de 7 ans comme un senior de 77 ans puisse la lire, comprendre et débattre.

Feurat Alani, journaliste

"Je n'ai eu aucune contrainte. Je suis d'abord allé voir ceux que je connaissais le mieux car, au-delà d'être mes amis, ils représentaient une facette du quartier qui m'intéressait. Je n'ai jamais réellement quitté le quartier et j'ai toujours été connecté à la cité Pablo Picasso et la plupart des gens, comme c'est un village, savent que j'aborde plutôt l'humain que le sensationnel."

Et puis, le journaliste part aussi à la rencontre de ceux qui animent le quartier, les associations censées soutenir la population par des actions comme l'aide aux devoirs, ou encore un soutien administratif. "Une découverte. Ces associations, je ne les connaissais pas et je suis allé les voir comme un journaliste. Un travail de terrain hors de ma zone de confort; je suis allé voir Loubna de l'association Authenticité, Zaccaria de la mairie du bas. J'ai appris que ces associations se sont retrouvées à distribuer des colis alimentaires... alors qu'on est en France. Ça m'a complètement choqué. J'ai constaté l'absence de l'État et sans ces associations, le quartier s'écroule car les gens sont dépendants de cela".

Les anciens sont aussi une source intarissable de récits difficiles, de mémoire. "Il y a l'héritage colonial avec énormément de gens issus de l'immigration algérienne. Il y a encore des traumatismes de personnes qui ont vécu des ratonnades à l'époque des bidonvilles. Je me retrouve à travers ces histoires, j'ai grandi avec eux".

Feurat Alani est un des personnages de la BD, celui qui donne la parole à cette population oubliée. © Raphael Doumergue - France Télévisions

La BD comme une ouverture au monde

Feurat Alani est un journaliste, reporter de guerre, écrivain, réalisateur de documentaire. La bande dessinée est une grande première. Là encore ce choix s'impose comme un moyen de toucher le plus grand nombre dans et à l'extérieur de ce quartier, mais aussi de tous les autres. Toucher une jeunesse qui ne lit plus. Toucher toutes les populations.

"Je me suis dit que ce médium, qu'est la bande dessinée, était le plus approprié pour que cette histoire ne soit pas oubliée. Et qu'un enfant de 7 ans comme un senior de 77 ans puisse la lire, la comprendre et en débattre. Un des premiers retours que j'ai eus, lorsque je suis allé dans le quartier avec la BD : enfin on raconte une histoire d'hommes et de femmes et pas de voitures qui brûlent, même si je l'évoque". Avec Ulysse Gry, le dessinateur, ils ont arpenté la cité. "Je connais Ulysse et je voulais un regard extérieur.

C'est comme un fantôme Naël, qui rôde. Je veux que Naël soit là sans que je sois impudique. Jusqu'à la fin de la BD, il y a une trace de lui, une évocation, un nuage qui prend sa forme

Feurat Alani, journaliste

Ulysse ne connaissait pas Nanterre et je voulais que quelqu'un puisse contrebalancer mon regard. Ce quartier est tellement unique au niveau de l'architecture, il fallait qu'il le découvre. On s'est baladé, on a rencontré les personnages, il est venu manger chez ma mère. Je voulais qu'il vive l'ambiance du quartier". Ils ont ensuite travaillé chapitre après chapitre, texte après texte et les dessins sont impressionnants, à la hauteur du quartier qu'ils illustrent et des témoignages percutants.

"Je suis habité par un sentiment de gratitude à l'idée que des gens de Nanterre ont déjà accepté l'idée que je puisse parler pour eux. J'aimerais idéalement que cela soit lu par des gens qui ne connaissent pas ce quartier et qui j'espère, pourraient changer un peu d'angles et peut-être se dire qu'il y a des choses universelles qui touchent tout le monde".

Un fantôme nommé Nahel

Cette bande dessinée est une tranche de vie, 24 heures durant, non pas de la mort de Naël, mais bien de la vie, celle d'un quartier, de ses habitants. "Cela avance par tranches. Les révoltes, les destructions jusqu'au lendemain, où j'ai le sentiment que c'est un lendemain de guerre, dans la sensation que cela donne, de marcher sur des morceaux éclatés de trottoirs, de voitures. L'odeur. La sidération comme ce que j'ai ressenti au lendemain d'attentats à Bagdad, en Lybie ou à Gaza".

C'est un hommage aussi à la mémoire de Naël et de sa famille. "J'étais à la fois très proche et en même temps j'ai mis la distance que m'a imposée la pudeur de ne pas m'immiscer dans la famille de Nahel. C'est comme un fantôme, Nahel, qui rôde. Je veux que Naël soit là sans que je sois impudique. Jusqu'à la fin de la BD, il y a une trace de lui, une évocation, un nuage qui prend sa forme". Nahel reste très présent dans le quartier, tel un fantôme qui veille.

Dans cette bande dessinée, Feurat Alani met toute son âme au service de ces quartiers populaires, malmenés, sous le feu des faits divers, mais jamais médiatisés pour les bonnes raisons. "On va toujours, et c'est normal, raconter ce qui ne va pas. Mais j'essaye aussi de montrer un peu de lumière. Je termine par cette histoire de jeunes de la génération de Naël qui, quand on les voit avec juste une grille de lecture, on se dit, que c'est peut-être des jeunes qui ont participé aux révoltes. Mais ce sont aussi des entrepreneurs incroyables qui ont travaillé dans la haute gastronomie et veulent en faire profiter leur quartier alors qu'ils pourraient aller ailleurs".

À Nanterre, tout le monde y revient, comme "un aimant, tout le monde revient au village".

"Nanterre avant l'orage", éditions Steinkis (collection "Témoins du monde")

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