C'est une figure oubliée de l'histoire que le Château de Losse, en Périgord, souhaite remettre en lumière. Nguyễn Phúc Như Mai, fille de l'empereur du Vietnam exilé, a passé sa vie dans ce château. Un destin hors du commun
Elle se prénommait Như Mai, et c'était la fille d'un empereur. À Thonac, petit village de l'est de la Dordogne, elle était surtout connue pour être une agricultrice, une résidente du château de Losse, qu'elle a occupé des années 30 à sa disparition en 1999.
Le destin de cette femme peu ordinaire est lié à l'Histoire de France et de ses colonies. Nous sommes à la fin des années 1900. Combattant la population locale et la Chine, la France envahit l'Indochine. Des pays devenus Laos, Cambodge et Vietnam. Pendant soixante ans, les anciennes provinces du Tonkin, de la Cochinchine et d'Annam seront sous la domination française, les richesses, les terres et les hommes mis au service de la France. Mines d'étain, de zinc et de charbon, riz et caoutchouc sont exploités en masse, des usines et des infrastructures se développent, les gouverneurs se succèdent. La France s'assure le soutien d'une élite locale dont certains seront des fervents francophiles comme Bao Dai, le dernier des empereurs Nguyen, qui régnera de 1926 à 1945.
L'empereur adolescent et rebelle
Avant lui, d'autres pourtant avaient tenté de résister à l'invasion française. C'est le cas de Hàm Nghi Nguyễn Phúc. Né en 1871, il sera nommé huitième empereur de la dynastie des Nguyen en juillet 1884, dans un pays en guerre, alors qu'il n'est âgé que de 13 ans. L'année suivante, il publie l'édit de Cần Vương appelant à résister à la colonisation française. Traqué, sa révolte sera de courte durée. Il prend le maquis avant d'être arrêté par la France. Trois ans seulement après son accession au trône, il est déporté en Algérie. Il mènera alors une vie d'exil, se consacrera avec un certain talent à sa passion pour la peinture.
En 1904, il épouse Marcelle Laloë, la fille du Président de la Cour d'Appel d'Alger dont il a trois enfants. L'aînée, née le 17 août 1905, sera la princesse Marcelle Suzanne Henriette Ung Lich Ham Nghi d'Annam, puis suivront la Princesse Nhu Lý (1908) et le Prince Minh-Duc (1910).
Coup de cœur périgourdin
Désormais autorisée à séjourner en métropole, la famille achète le château de Losse en Dordogne en 1930. Un monument historique classé depuis peu, entouré d'un superbe domaine d'une centaine d'hectares.
Un château dont la jeune princesse Như Mai, deviendra propriétaire avant de devoir le revendre faute d'avoir les moyens de l'entretenir. Elle va cependant y passer la plus grande partie de sa vie, près de 70 ans loin du Vietnam, de ses origines qu'elle ne connaîtra jamais, et de son pays natal, l'Algérie.
Princesse brillante et discrète
Femme brillante, la princesse poursuit des études et surpasse de nombreux collègues masculins. Elle obtient des diplômes de biochimie et décroche un titre d'ingénieur agronome en tant que major de sa promotion, au grand étonnement de la presse parisienne de l'époque pour laquelle l'évènement est inédit. D'elle, sa jeune sœur dira qu'elle est une femme ouverte d'esprit, scientifique et énergique. Parallèlement, elle ne tourne pas le dos à ses origines, continue à s'habiller en femme vietnamienne pour "se conformer à la volonté de son père, le roi Ham Nghi".
Une femme, au début du XXème qui est poussée à faire des études assez longues, c'est assez rare pour être noté. Elle disait elle-même qu'elle avait reçu une éducation de garçon.
Martin de RoquefeuilGérant du château de Losse
Une carrière agricole
Après avoir passé un an auprès de ses parents en Algérie, Như Mai retrouve la métropole, travaille pour l'Institut Agricole français et exerce dans les départements de la Corrèze et de la Dordogne. Depuis Thonac, elle aide au développement des zones agricoles et s'investit dans la vie locale, obtenant un poste d'élue municipale pendant une douzaine d'années.
Sur les 100 hectares du château de Losse, elle crée une exploitation agricole et élève des vaches limousines. Elle sera décorée de l'ordre de chevalier de la Légion d'honneur et Officier du Mérite agricole.
En quête de souvenirs
Une personnalité brillante, mais abordable, qu'a connue Jean-Claude. Enfant, la princesse lui donnait des cours de latin, chaque jeudi, dans une salle du château. " C'était avant-hier, se souvient l'ancien élève, il y a 68 ans ! Le latin nous passait un peu au-dessus de la tête. Nous, on venait à Losse, pas comme chez nous, mais presque. La princesse était tellement adorable ! "
Un témoignage précieux pour Martin de Roquefeuil, gestionnaire du château, qui aimerait aujourd'hui sortir cette femme hors du commun de l'anonymat dans lequel sa discrétion l'a cantonnée. "Je veux qu'on garde la mémoire de cette femme, à la fois extraordinairement simple et complètement atypique", explique-t-il. Il s'attache donc aujourd'hui à recueillir les témoignages de ceux qui l'ont connue, les coupures de presse, les photos, tout ce qui peut retracer la vie complexe de la princesse.
Elle avait son caractère mais elle était quand même adorable !
Jean-Claudeancien élève de la princesse Nhu Mai
Restée célibataire, la princesse vietnamienne décède le 1er novembre 1999 à l'hôpital de Saint-Pierre à Vigeois en Corrèze. Son corps sera enterré dans la tombe familiale du petit cimetière de Thonac, près de son père, sa mère, son frère et sa fidèle gouvernante. Les visiteurs y trouvent parfois des encens, des fleurs de lotus, témoignages d'anonymes vietnamiens venus se recueillir, tant d'années après...
►►Le reportage de France 3 Périgords signé Hermine Costa & Anaïs Lebranchu