"C'est un bouc émissaire", la pêche au silure sous la menace d'une régulation qui divise

Fin juillet, des silures ont été aperçus dans le Tarn et le Lot, essayant de manger des pigeons. Adaptable, ce gros poisson d'eau douce se nourrit de tout, et c'est ce qui inquiète. Il serait un des facteurs responsables du déclin d'espèces de poissons migrateurs. Mais sa régulation divise.

Il est impressionnant pour certains, effrayant pour d'autres. Le silure glane, qui vit caché dans des fosses ou sous des branches dans l'eau douce, fait grand débat sur la terre ferme.

Fin juillet, la Fédération de pêche du Lot a rassuré des pêcheurs, qui s'inquiétaient que ces gros poissons s'en prennent aux pigeons et canards, à Cahors. Près d'Albi, dans le Tarn, un autre pêcheur a publié une vidéo montrant des silures à l'affût d'oiseaux sur le bord de l'eau.

Selon un rapport de l'Office Français de la Biodiversité (OFB), daté de 2023, "le silure ne cible aucune espèce si ce n’est la plus abondante et/ou la plus disponible". Le poisson est en effet omnivore. Il mange de tout car il "s'adapte à tous les milieux, explique Gaël Durbe, directeur de la Fédération de pêche de la Haute-Garonne. S'il n'a plus de poissons à manger, il va chercher à manger autre chose comme d'autres espèces de poisson. On en a déjà vu essayer de manger des ballons de basket." Pour les humains, il ne représente aucun danger puisqu'il ne possède pas de dents acérées, elles lui servent juste à râper.

Un facteur de la diminution des poissons migrateurs

Et s'il est pointé du doigt, c'est d'abord pour son apparence peu banale et sa grande taille. Pêché dans le Tarn, près d'Albi, le plus gros silure observé en France mesure 2m75 et pèse plus de 100 kg. Mais le poisson est surtout sous le feu des radars, car depuis plusieurs années, des études montrent qu'il a un impact sur certaines espèces de poissons migrateurs, comme la grande alose ou le saumon.

"Sur la Garonne et la Dordogne aval, l’analyse de 183 estomacs 2022 révèle que les migrateurs amphihalins (poissons qui migrent de l'eau douce vers l'eau salée, ndlr) représentent 38,5% des proies, rapporte l'OFB. Ces études suggèrent une pression de prédation récurrente du silure sur certains migrateurs amphihalins [...] même si elle ne se solde pas systématiquement par de la mortalité directe, (cette pression, ndlr) entraîne par ailleurs un dérangement des amphihalins durant leurs migrations ou leurs reproductions, qui peut se traduire par un stress et donc un risque de mortalité accru avant la reproduction, ainsi qu’une baisse de l’efficacité de la reproduction."

L'humain, grand responsable du déclin des espèces

Mais cette diminution du nombre de poissons migrateurs est "l'expression de notre autodestruction des milieux et du dérèglement climatique" pour Gaël Durbe."Le silure est un bouc émissaire, déplore-t-il. La Garonne a été massacrée par les curages intensifs des années 1950-1970 et la continuité écologique perturbée par des barrages. Des zones humides sont déconnectées du cours d'eau et les autres espèces ne peuvent plus se reproduire. Je ne dis pas que le silure n'est pas un problème, mais il y a d'autres choses qui expliquent cette situation."

L'OFB le rappelle d'ailleurs dans son rapport : "La dégradation de l’état de conservation des migrateurs amphihalins est antérieure à l’explosion démographique du silure : d’autres pressions sont historiquement et toujours aujourd’hui à l’œuvre (notamment barrages, pollutions, surpêche) et aggravées aujourd’hui par le changement climatique, à la fois en milieu marin et en eaux douces."

Une expansion due au réchauffement climatique

Introduits dans le Tarn dans les années 1970 et 1980, les silures sont présents aujourd'hui dans tous les cours d'eau en France. Leur expansion est favorisée par l'augmentation de la température des eaux car ils vivent dans des eaux supérieures à 20°C en été.

"Il y a eu une augmentation du nombre de silures, mais depuis la population est plutôt stable, selon Mathieu Colzato, pêcheur de silure et moniteur pour la Fédération de pêche de Haute-Garonne. L'espèce se régule car les gros poissons mangent les petits."

La régulation, une solution ?

Mais sa population continue d'inquiéter. Le 1er juillet dernier, le Ministère de la Biodiversité et de la Transition écologique a répondu à une question de la députée du Rassemblement National, Sandra Delannoy, concernant les silures. Le message ne fait aucun doute. Les pouvoirs publics réfléchissent à des moyens de réguler cette espèce de poisson.

"Le classement du silure comme espèce susceptible de causer des déséquilibres biologiques [...] et comme espèce exotique envahissante [...] permettrait d'interdire le "no-kill", c'est-à-dire la remise à l'eau des silures pêchés, pratique contribuant au maintien et à la propagation du silure [...], écrit le Ministère. Les réflexions autour de ce double classement doivent se poursuivre avec les acteurs concernés, et notamment avec la Fédération nationale de la pêche et de la protection du milieu aquatique."

La solution de réguler l'espèce est aussi sur la table puisque des expérimentations, conduites de 2021 à 2023, sur la Garonne et la Dordogne, ont révélé des techniques de régulation "efficaces" selon le Ministère.

Cependant, cette solution n'est pas la bonne pour Bénédicte Prouff, responsable technique de la Fédération de pêche du Tarn. "Techniquement parlant, faire de la régulation est très peu envisageable", indique-t-elle. Même constat pour Gaël Durbe : "La régulation, on n'y est jamais arrivé. On a essayé pour le poisson-chat sur des plans d'eau, les pêcheurs n'en pouvaient plus, alors imaginez à l'échelle d'un cours d'eau."

À l’heure actuelle, le silure n'est pas listé comme une espèce susceptible d'altérer la biodiversité ou envahissante.

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