Le premier tournoi des réfugiés a eu lieu ce 20 juin dans le nord de Paris. Des rencontres organisées par l’association Alteralia, qui gère une vingtaine de centres d’hébergements, et en présence de l'ancien international Vikash Dorasoo. L'idée est de miser sur le sport, comme vecteur puissant d’inclusion, de respect et de mobilisation collective.
Les matches ne durent que 10 minutes. Mais 10 minutes intenses. À ce rythme, c’est surtout du cardio et à la fin de la rencontre, les joueurs sortent du terrain lessivés. C’est justement bien pour cela qu’ils sont venus. Porte de Clichy, juste en dessous du périphérique, sur les 4 terrains entourés de grillages, les équipes de réfugiés s’affrontent toute la journée à 5 contre 5.
D’Afrique, d’Afghanistan, ou du Yémen, 120 réfugiés ou demandeurs d’asile se confrontent dans une ambiance précieuse pour eux, car elle les sort de leur quotidien. "Ça me fait du bien, ça me soulage, ça me vide la tête", explique Baldé, qui connaît ce terrain, non loin de son centre d’hébergement à Clichy. "Comme on ne peut pas travailler, on reste dans la chambre. Souvent, je n’arrive pas à dormir. Je pense au trajet que j’ai fait jusqu’ici. Il y a trop de choses qui me stressent. Il faudrait que ce soit organisé plus souvent. Sinon, on se sent enfermé."
Ça me fait du bien, ça me soulage, ça me vide la tête.
Baldé, réfugié
Baldé connaît l’enfermement. Une dizaine de jours en Guinée Conakry, après avoir été pris dans une manifestation, contre le nouveau colonel au pouvoir après son coup d'État. Ce n’est pas la première fois qu’il se faisait prendre par la police. Déjà sous Alpha Condé, le président qui allait se présenter pour un troisième mandat, il était dans la rue. "J’avais déjà un casier. Ils avaient mon nom. Et ils m’ont dit qu’ils allaient me faire disparaître."
Son périple a duré presque deux mois. De Guinée Conakry à la Guinée-Bissau, puis en pirogue jusqu’aux Canaries. Sept jours de trajet, entassés comme des rats. "Imaginez la souffrance. J’avais peur de finir mes jours en mer. On ne pouvait ni dormir ni manger." Les secouristes les ont récupérés à Ténérife. "On m’a détenu, mais ça m’a fait du bien d’être sain et sauf."
Vikash Dorasoo siffle le début du tournoi. Contacté il y a deux mois par l’association Alteralia, le joueur international a dit oui tout de suite. Lui-même issu de l’immigration, ses parents ayant répondu à des offres d’emploi pour les chantiers navals du Havre. "Je sais d’où je viens et je soutiens tous les jeunes qui viennent ici. Ce n’est pas par plaisir qu’ils sont là, c’est aussi pour améliorer leur vie."
L’inclusion par le sport est un domaine qui lui est familier. Avec son association Tatane, qu’il a co-fondée en 2011, il a vu à quel point le foot peut restructurer une personne, physiquement et mentalement. "Souvent dans les zones de guerre ou de drame, on remet tout de suite le jeu en place, pour reconnecter les gens, leur donner du plaisir et de la motivation. On voit les sourires sur leurs visages dès qu’ils jouent au foot, ils sont heureux, ça redonne envie d’aller combattre."
Ça faisait des années que je ne m’étais pas senti aussi bien
Lancine, réfugié
C’est le tout premier tournoi de réfugiés, organisé par Alteralia, qui a embarqué 5 autres associations pour cette première édition : Emmaüs défi, Coallia, Groupe SOS, Habitat et humanisme, et Aurore.
"Ça faisait des années que je ne m’étais pas senti aussi bien", lâche Lancine à la fin de la matinée. En France depuis 4 mois et demi, dont quelques semaines à dormir dans une gare, il est désormais lui aussi dans un foyer de l’association. "Ça m’aide beaucoup à oublier les choses que j’ai vécues. Une journée comme celle-ci, où j’ai croisé Dhorasoo, qui a joué la coupe du monde, c’est inoubliable. Il y a une cohésion entre nous, une entente, pas de bagarre, ni d’injures. Ça nous fait du bien.3
"On a l’impression d’être en famille", témoigne Mohamedou. "Ça nous permet de cultiver les liens, de voir d’autres personnes. On est un peu coincé dans notre foyer. Le sport, ça fédère. La journée est parfaite." Ce Mauritanien a dû fuir son pays d’un coup, sans l’avoir vraiment prémédité. Vendeur sur un marché de Nouakchott, il s’est fait accuser de vol de portable par un Maure, l’ethnie dominante dans le pays. Après 3 jours de détention, son avocat s’arrange, moyennant l’équivalent de 2000 euros, afin que les policiers le laissent s’enfuir lors d’un transfert, plutôt que de risquer de prolonger son séjour en prison. Le 10 février, il obtient un visa Schengen, provisoire. "On est en danger dans notre pays, et ici, on ne sait pas si on va nous protéger ou pas."
"Si je reste dans la chambre, ça ne m’aide pas du tout", renchérit Baldé. "Je me réveille avec des cauchemars qui me font peur. J’aimerais à chaque fois voir beaucoup de monde. Et l’attente pour les réponses est trop longue. Je suis là depuis janvier.3
Le sport est la première porte d’entrée pour se reconstruire, et construire du collectif
Mehdi Mokrani, directeur général d’Alteralia
"Il y en a qui ont mis 3 ans pour arriver", explique Mehdi Mokrani, le directeur général d’Alteralia. "Avant d’arriver à parler, il faut réapprendre la confiance, et se dépenser physiquement, ça aide aussi. Dans les chambres des foyers, il n’y a pas beaucoup d’intimité. Ces moments sont importants pour assurer le parcours d’inclusion en général."
Le centre de Clichy-la-Garenne est à proximité. L’association loue un créneau toute l’année au Five 5 Paris 17 pour permettre aux résidents de se dépenser. "Aujourd’hui, tout le monde a cette pratique. Dans les accompagnements psychologiques, ça peut aider. C’est la première porte d’entrée pour se reconstruire et construire du collectif."
L’association existe depuis 1974. À l’origine, ce n’était qu’un modeste foyer d’accueil à Aubervilliers. Elle gère aujourd’hui 20 établissements en Île-de-France et en Indre-et-Loire. Trois autres sont en cours d’ouverture. Elle a maintenant vocation à accompagner dans tous les champs d’un parcours de vie : logement, emploi, langue française, culture et sport.
Chaque foyer d’accueil a formé une équipe, certaines mixtes d’ailleurs. L’association en profite pour effectuer un travail d’unité, et faire participer les gens accueillis dans le projet, car elle a vocation à grandir. "Ce sont des parcours qui blessent et sont violents, d’où l’importante de l’accueil. Il y a un vrai besoin de sentir de la protection", explique Bernard Prieur, le nouveau président de l’association. "Ce n’est pas parce qu’ils se posent à un moment qu’ils oublient ce qu’ils vivent et ont vécu. Ces moments-là sont des moments cathartiques, qui leur permettent d’exulter dans une joie collective par le biais du sport." La possibilité de dépasser, le temps d’une journée, les violences vécues et accumulées.