"Elle était en danger, tout le monde le savait", son compagnon jugé pour le meurtre d’Éléonore, premier féminicide de 2022

Ce lundi 15 décembre s'ouvre devant la cour d'assises du Maine-et-Loire le procès de Chryssler Hiro, accusé d'avoir tué sa compagne Éléonore Places en la poignardant de 11 coups de couteau, près de Saumur, dans la nuit du Nouvel An. C'était le premier féminicide de l'année 2022.

La Quotidienne Société
De la vie quotidienne aux grands enjeux, recevez tous les jours les sujets qui font la société locale, comme la justice, l’éducation, la santé et la famille.
France Télévisions utilise votre adresse e-mail afin de vous envoyer la newsletter "La Quotidienne Société". Vous pouvez vous désinscrire à tout moment via le lien en bas de cette newsletter. Notre politique de confidentialité

C’est un rituel pour Virginie chaque jour depuis près de 4 ans : regarder sur sa tablette des photos de sa fille Éléonore.

Poignardée par son compagnon dans la nuit du Nouvel An 2022 à l’âge de 27 ans, la jeune militaire du 2e régiment de dragons de Fontevraud apparaît sur ces clichés, pleine de vie et d'insouciance.

Éléonore Places était engagée au sein du 2ème régiment de dragons de Fontevraud © France 3 Pays de la Loire


"Ça fait du bien et du mal en même temps, on se remémore chaque instant" confie Virginie Louis. Un souvenir particulièrement vivace et douloureux revient sans cesse, ce réveillon du Nouvel An 2022 qu'Éléonore passe avec son compagnon, la mère de famille a alors un mauvais pressentiment.

"Le 31 décembre toute la journée je n’étais pas bien, je pensais à Éléonore, je disais à mon mari, à mes enfants, 'je veux que ma fille soit avec moi'. Et puis à 21h27 elle m’a envoyé un message comme quoi elle nous souhaitait la bonne année. Je dis 'bon ben ça va elle va bien…' mais je ne me sentais toujours pas bien".

Le réveillon bascule dans l'horreur

Au même moment, ce 31 décembre 2021, la jeune femme se trouve avec son compagnon Chryssler Hiro, au domicile du frère de celui-ci, à Chacé, commune déléguée de Bellevigne-les-Châteaux, près de Saumur.

Arrivé deux jours plus tôt pour fêter le passage à la nouvelle année, le couple passe avec leur hôte un début de soirée tranquille, jusqu'à ce que la situation ne se tende brusquement.

Très alcoolisé, Chryssler Hiro commence à se montrer violent, se saisit d'un couteau dans la cuisine et menace de les tuer. Frappé au nez, son frère sort de l'appartement, mais lorsqu'il se retourne, c'est une scène d'effroi à laquelle il assiste et qu'il racontera ensuite aux enquêteurs.

Selon son récit, corroboré par les expertises, Chryssler Hiro tire Éléonore par les cheveux, lui donne des coups de poing avant de lui asséner 11 coups de couteau. Son frère appelle aussitôt les gendarmes, il est alors 5h du matin le 1er janvier 2022, Éléonore Places décède sur place moins d'une heure plus tard, malgré les premiers secours.

Plusieurs épisodes de violences

Un déchaînement de violences subi par sa fille, qui en rappelle d'autres à Virginie Louis. Elle raconte une première scène qui se produit à son domicile, en juin 2021, trois mois après qu'Éléonore se soit mise en couple avec Chryssler Hiro, lui-même militaire dans la Sarthe. Celui-ci n'a alors pas bu, précise-t-elle.

"Ils étaient tous les deux en bas. Moi, j'étais en haut avec les trois petits [ses autres enfants]. Et j'ai entendu crier. Mes enfants, ils ont pris peur, ils ont pleuré. Et moi, quand je suis descendue, Eléonore m'a dit 'non, c'est rien, il m'a mis un coup de poing dans le ventre'. Moi, je suis allée en face de lui, il avait le poing serré, j'ai mis une grande baffe. Et au même moment, mon mari est arrivé, il s'est interposé parce que sinon, j'aurais pris un coup aussi."

Ce jour-là, Éléonore ne veut pas porter plainte. Elle parviendra à le faire le mois suivant, pour un nouvel épisode de violences qu'elle subit alors que le couple est en vacances en Bretagne.

Le 16 juillet, puis entre le 22 et le 23 juillet, Éléonore Places témoigne avoir été victime de nombreux coups, et menacée de mort. Des violences, qui lui valent une incapacité totale de travail (ITT) de cinq jours, reconnues, bien que minimisées, par son compagnon, pour lesquelles il est renvoyé devant le tribunal correctionnel de Lorient à une date ultérieure, le 27 janvier 2022. Éléonore décédera moins d'un mois avant, le 1er janvier 2022.

Une nouvelle procédure est également ouverte, deux mois avant la mort de la jeune femme, le 23 octobre 2021.

Ce soir-là, une dispute éclate alors que le couple est en voiture, arrêtée sur le bas-côté. Comme le racontent deux témoins, eux-mêmes frappés par Chryssler Hiro, celui-ci s'acharne sur sa compagne, rouée de coups à la tête et au ventre, avec ses rangers.

La jeune femme est conduite à l'hôpital, où sa mère la trouve défigurée. "En sang, le nez cassé, le visage en sang, se souvient Virginie Louis. Ça n'a pas été facile ce jour-là. C'était un moment très, très dur."

En neuf mois, il a détruit ma fille, il a détruit des vies, il a détruit des familles.

Virginie Louis

mère d'Éléonore Places

Phénomène d'emprise

Devant les gendarmes, Chryssler Hiro reconnaît ces nouvelles violences conjugales, pour lesquelles Éléonore Places porte là encore plainte. À l’issue de sa garde à vue, il est placé sous contrôle judiciaire en vue d'une audience planifiée le 23 mars 2022. Il a interdiction d'entrer en contact avec sa compagne, mais aucune mesure de séparation effective n'est ordonnée.

Chryssler Hiro ne tarde pas à violer cette interdiction, et le phénomène d'emprise dans lequel est maintenue sa compagne se remet en place, comme ne peut que l'observer, impuissante, sa mère.

"Pendant 2-3 jours, ils n'avaient plus aucun contact. Donc, j'ai dit c'est bon. Mais en fin de compte, il est venu, il l'a harcelée au téléphone, il l'a manipulée. Viens, on va s'installer à Tahiti, on va faire un bébé. Tout ce qu'elle voulait entendre, elle l'avait. Elle est repartie", rembobine-t-elle.

"Au téléphone, je l'entendais menacer ma fille de mort. À chaque fois, c'était, je vais te tuer, je vais te tuer. Alors, je disais, raccroche, arrête avec ça. Il n'en vaut pas la peine. Surtout qu'elle était jeune, elle avait encore le temps. Après, il me l'a manipulée. Elle est partie avec et puis après, elle est revenue au mois de décembre chercher des affaires. Et puis après... plus rien", poursuit tristement la mère, qui vit aujourd'hui entourée de photos d'Éléonore, et conserve la chienne et le chat de sa fille disparue.

Au cours de l'enquête, les gendarmes du Maine-et-Loire ont entendu plusieurs proches d'Éléonore évoquer la relation toxique qu'elle entretenait avec cet homme plus jeune qu'elle de cinq ans, originaire de Tahiti, dont la jeune femme se disait très amoureuse, envers lequel elle a développé une sorte de "syndrome du sauveur", qui l'a rendu inconsciente du danger auquel elle était exposée.

"Il y a une dépendance affective parce qu'il y'a ce projet de vie commune, d'avoir un enfant, de partir vivre à Tahiti, donc il y a ce projet tenace." étaye Me Isabelle Steyer, avocate des parents d'Éléonore.

On a vraiment ce scénario de violences, je te présente mes excuses, je ne recommencerai pas, et à nouveau : violences, je te présente mes excuses, je ne recommencerai pas.

Me Isabelle Steyer

Avocate des parents d'Éléonore Places

Le combat d'un père

Une mécanique implacable d'emprise et de violences répétées, que Francis Places, le père d'Éléonore, ne cesse de ressasser, inconsolable. Les documents de la procédure judiciaire et en faveur de la lutte contre les violences faites aux femmes disséminés sur la table de son salon.

C'est une vraie déchirure. C'est un vrai crève-cœur. Ma fille, c'était tout. Il y a des gens qui disaient que Francis n'a d'yeux pour sa fille. Ce mec-là, il m'a arraché les yeux.

Francis Places

Père d'Éléonore Places

Ce chauffeur-livreur sarthois s'est documenté jusque dans les moindres détails sur les failles de la police et de la justice à l'œuvre dans plusieurs affaires de féminicides. Il assure même des formations sur le sujet, et pour lui le constat est sans appel : "il y a eu un défaut de protection" de sa fille, martèle-t'il. "La justice, l'État a les outils pour protéger les gens. Là, ils n'ont pas été mis en place".

Lorsque Francis Places refait le film des évènements, l'absence de réaction suffisante des autorités lui apparaît criante.

Après la première plainte, "on le convoque au tribunal au mois de janvier. Mais au mois d'octobre, il tabasse Éléonore. Il tabasse également d'autres personnes qui viennent en aide à Éléonore. Il la laisse pour morte, elle est défigurée. On lui dit, vous n'avez pas le droit de prendre contact avec Éléonore. Et on le convoque au tribunal au mois de mai 2022. Il fait juste 48 heures de garde à vue. Pourquoi ?" s'interroge-t-il avec colère.

"Pourquoi on ne le met pas en comparution immédiate ? Ou en détention provisoire ? Ça se fait, ça s'est vu par le passé. Il aurait été mis en comparution immédiate ou éventuellement en détention provisoire, ça laisse un certain laps de temps pour essayer de sortir Éléonore de là.

Elle était en danger, tout le monde le savait, puisqu'ils ont des questionnaires à remplir et tous les voyants étaient au rouge. Bon sang de bonsoir, les voyants sont au rouge, qu'est-ce qu'on fait, on reste les bras croisés ? Non, on agit, bon sang. L'État n'a pas agi.

Francis Places

Père d'Éléonore Places

Une analyse confirmée par l'avocate des parents Me Isabelle Steyer, pour qui "tant qu'il n'y a pas quelque chose de plus fort qu'un simple contrôle judiciaire, c’est-à-dire un bracelet anti-rapprochement ou une incarcération, on continue ce schéma" d'emprise.

Déclarations changeantes de l'accusé

Chryssler Hiro comparaît du 15 au 17 décembre devant la cour d’assises de Maine-et-Loire pour "meurtre sur conjoint" et "violence aggravée". Il encourt la réclusion criminelle à perpétuité.

Devant les enquêteurs, l'accusé a d'abord reconnu les faits, avant de revenir plus tard sur ses déclarations, et il a été jusqu'à soutenir que son frère avait commis le meurtre à sa place. Une ligne de défense erratique, qui l'a déjà conduit à changer quatre fois d'avocat.

Son avocat actuel, depuis quelques semaines seulement, Me Alfred Reboul reconnaît que son client a eu "des déclarations qui ont été fluctuantes".

"Aujourd’hui ses déclarations sont gravées dans le marbre, soutient-il, elles n’ont pas vocation à évoluer, je ne sais pas si elles satisferont tout le monde en tout cas ce sont les siennes et c’est celles qu’il aura l’occasion d’exprimer parce qu’il est dans une démarche de s’exprimer et de parler."

Une attitude qui, si elle se confirme à l'audience, sera aux antipodes de celle affichée en mars dernier. Au premier jour de son procès devant la cour d'assises du Maine-et-Loire, celui-ci avait été renvoyé en raison des menaces qu'il avait proférées à l'égard de son précédent avocat. Un report douloureux pour la famille d'Éléonore.

"Je suis confiante en la justice sur ce qu'elle va décider, mais inquiète parce que je vais le voir, lui", confie Virginie Louis. "Lui, je le vois, ma fille, je ne la vois plus. Il nous a condamnés à vie. Donc, c'est pas facile, surtout que la dernière fois, quand on l'a vu, il avait son petit sourire, il faisait son kéké devant la caméra."

Au cours de l'instruction, les trois psychiatres qui ont expertisé Chryssler Hiro ont conclu à l'absence de pathologie psychiatrique chez lui, ni altération de son discernement au moment des faits, et décrivent une personnalité intolérante à la frustration, impulsive, autocentrée, dénuée d'empathie.

Détenu depuis près de quatre ans dans la Sarthe, Chryssler Hiro a été condamné le mois dernier à dix-huit mois de prison ferme pour des violences commises contre un surveillant pénitentiaire.

Le témoignage des parents d'Éléonore, reportage de Jérémy Armand et Laura Striano :

durée de la vidéo : 00h03mn02s

Retrouvez-nous sur nos réseaux sociaux et sur france.tv

Ce n’est pas votre région ?

Voir l’actualité de toutes les régions
Recevez tous les jours les principales informations de votre région

Ma quotidienne régionale

Recevez tous les jours les principales informations de votre région
Veuillez choisir une région
France Télévisions utilise votre adresse e-mail pour vous envoyer la newsletter de votre région. Vous pouvez vous désabonner à tout moment via le lien en bas de ces newsletters. Notre politique de confidentialité