Après plus de vingt-deux années à la tête de l’Opéra de Lille, Caroline Sonrier tire sa révérence, laissant derrière elle une institution plus accessible. De son engagement pour une programmation diversifiée à sa volonté de démocratiser l’art lyrique, retour sur un parcours marqué par la passion pour l'Opéra.
Tout derniers instants avant le lever de rideau. En coulisses, les artistes répètent leurs vocalises, échauffent leur voix avec énergie. C’est là, dans l’effervescence des couloirs, que l’on croise Caroline Sonrier, la maîtresse des lieux. Elle avance, saluée de toutes parts, prend des nouvelles de chacun, glisse un conseil à un Faust un peu nerveux, interprété par Julien Dran. "C’était tellement magnifique samedi, fais pareil ce soir", lui lance-t-elle dans un sourire aimable.
Depuis le début du mois de mai, Faust, le chef-d'œuvre de Charles Gounod, retrouve sa version originale à l'Opéra de Lille. La troupe s'apprête à jouer sa dernière représentation. Une dernière, aussi, pour Caroline Sonrier. Après vingt-deux années passées à la tête de l’Opéra de Lille, la directrice s’apprête à tirer sa révérence. Un départ tout en discrétion, marqué par la sérénité. "J’ai conçu cette saison comme toutes les autres. Je n'ai pas eu l'idée de rejouer de grandes représentations", confie-t-elle avec simplicité.
Les grands défis de l'Opéra
De l'avis général, à 69 ans, Caroline Sonrier, réputée pour sa douceur élégante, laisse derrière elle un travail remarquable. Avec elle, l'Opéra de Lille a retrouvé une fréquentation digne d'une grande métropole. Ceux qui l’ont accompagnée saluent unanimement sa personnalité et son engagement. "On est un peu tristes, bien sûr, mais c’est aussi normal, il faut que les choses avancent pour Caroline… En tout cas, je lui souhaite plein de belles choses pour la suite", confie Vannina Santoni, soprano dans Faust, où elle incarne Marguerite.
Lorsqu’elle se penche sur ses années à la tête de l’Opéra, Caroline Sonrier fait preuve, une fois encore, d’une grande humilité, presque de pudeur. Ce qu’elle retient avant tout, c’est le plaisir immense que lui a procuré ce poste. "C’est un investissement important. Il faut développer des projets, et puis il y a les spectacles, le soir, le week-end... On doit aussi voir d’autres spectacles en dehors de Lille, à l’étranger. Ce sont des métiers qui nous accaparent beaucoup, mais c’est autant un travail qu’un immense plaisir."
Caroline Sonrier entame son aventure lilloise en 2001. À ce moment-là, l’Opéra est fermé depuis trois ans, le bâtiment en plein chantier. Tout est à reconstruire, "au sens propre comme au figuré", glisse-t-elle avec humour. "On me répétait que c’était impossible, que l’Opéra ne rouvrirait jamais… et pourtant, tout s’est fait dans les temps."
Deux années de travaux plus tard, par une soirée de décembre 2003, elle franchit les portes dorées de l’Opéra aux côtés de Martine Aubry. Pour cette première, elle choisit l’immense chorégraphe américain Bill T. Jones. Lille retrouve une scène lyrique de qualité. La ville est à l'époque en pleine effervescence, à quelques mois de devenir capitale européenne de la culture.
L'Opéra pour tous !
Un premier pari relevé avec succès. Mais après la réouverture, un autre défi se profile : imaginer une programmation à la hauteur du lieu restauré. "Après la réouverture, que faire ? Bien sûr, c’était un pari… mais quel magnifique pari", sourit-elle en revoyant les reportages consacrés à son arrivée à Lille.
C’est le deuxième grand enjeu pour Caroline Sonrier, qui n’avait alors jamais dirigé ni Opéra national, ni théâtre et figure parmi les seules femmes à la tête d’une telle institution à l’époque. La parité a d'ailleurs été un engagement tout au long de sa carrière.
Caroline Sonrier imagine alors l'Opéra comme un lieu d'émancipation. Et c’est précisément sur ce terrain qu'elle va marquer sa différence. Dès 2004, elle lance les Happy Days, des journées portes ouvertes où les visiteurs peuvent découvrir la grande salle, assister à des répétitions ou simplement s’imprégner de l’ambiance musicale. Plus de vingt ans plus tard, le dernier Happy Days, organisé le dimanche 18 mai 2025, a attiré près de 7 000 personnes en une seule journée. Un succès retentissant.
Dans cette même volonté d'ouvrir l’Opéra au plus grand nombre, elle crée également les Concerts du mercredi, organisés dans le foyer de l’Opéra. Pour 8 à 10 euros, le public peut y écouter une heure de musique classique. "Nous avions décidé de faire ça dans le foyer en se disant que c’était peut-être moins intimidant que la grande salle pour une première entrée" raisonne Caroline Sonrier.
C'est là son engagement principal. Pendant plus de vingt ans, Caroline Sonrier n’aura cessé de travailler à "démocratiser" l'Opéra. À Lille, les prix des places varient de 5 à 75 euros, presque deux fois moins chers qu’à Paris. "Les places les moins chères ne sont pas les plus confortables, ni celles avec la meilleure visibilité, mais ce tarif de 5 euros, nous l’avons conservé depuis vingt ans, comme un symbole", souligne-t-elle avec fierté.
L’ouverture de l’Opéra passe aussi par une programmation élargie. Bien sûr, les grands noms du répertoire, Verdi, Mozart, Debussy et consorts, y conservent toute leur place. Mais Caroline Sonrier fait aussi entrer les musiques du monde et la danse contemporaine sur la grande scène. À l’occasion du Bal du siècle, célébrant les 100 ans de l’Opéra, elle fait le pari audacieux de programmer des groupes venus d'horizons divers, ainsi qu’un spectacle de voguing, cette danse expressive née dans les clubs new-yorkais des années 70 au sein de la communauté gay afro-américaine. " Il fallait que ce soit une vraie fête. On a construit un grand parquet de bal, invité plusieurs groupes… Le succès a été incroyable", se souvient-elle avec enthousiasme.
Le sentiment d’avoir rempli sa mission d'accessibilité. "Récemment, un professionnel venu de Berlin s’est assis à côté de moi dans la salle. Il m’a dit : C’est formidable, vous avez un public tellement jeune ! Ça m’a fait très plaisir." Mais la directrice reste lucide : "Évidemment, il faut continuer à avancer pour toucher un public plus diversifié. Il y a encore beaucoup de gens qui ne sont jamais venus à l’Opéra, et il faut qu’ils viennent au moins une fois. Ce travail n’est jamais terminé."
"Je n'oublierai jamais cet endroit"
Après avoir assisté à plus d’un millier de représentations en 22 ans à la tête de l’Opéra, Caroline Sonrier choisit donc de partir. Pour cette dernière de Faust, elle se fond dans le public, anonyme, laissant place à sa passion de spectatrice. Le directeur musical de Faust, Louis Langrée, nous glisse alors : "on offre le meilleur de ce qu’on peut pour que Caroline ait le plus beau feu d’artifice, un magnifique bouquet final à sa carrière."
Le spectacle commence, les lumières s’éteignent. "Je vais partir de Lille. Je vais me consacrer à de nouveaux projets, avec beaucoup plus de distance", confie Caroline Sonrier. Toutefois, elle continuera un travail de l'ombre avec d'autres compagnies. Se détacher après 22 ans passés à arpenter ces murs, à vivre tant d’aventures, n’est pas chose facile. "Je n’oublierai jamais cet endroit. C’est presque un quart de siècle… une véritable tranche de vie", conclut-elle.
La Suisse Barbara Eckle a été désignée par le comité de recrutement pour succéder à Caroline Sonrier. Elle dévoilera la nouvelle programmation à la presse le 27 mai prochain. "J’ai hâte de revenir voir ce qui se passera en septembre", confie Caroline Sonrier. Ainsi, même après son départ, il semble que l'on pourrait à nouveau recroiser Caroline Sonrier, directrice emblématique de l’Opéra de Lille.