Face à l'industrie de la fast-fashion et de l'ultra fast-fashion, il existe des initiatives pour acheter responsable et éthique. Que ce soit à l'échelle d'une entreprise de recyclage, d'une boutique ou d'un individu, les alternatives se multiplient pour tenter de changer de paradigme.
Tous les jours en Picardie, près de 30 tonnes de vêtements sont collectées par le Relais 80 de l'Etoile, dans la Somme. Plus de la moitié est réemployée et l'autre recyclée. "Il y a 55% de ce qu'on nous donne qui sont des vêtements qui vont nous servir, et l'autre moitié, des vêtements trop fatigués pour être réutilisés, mais qui vont être transformés", lance Emmanuel Pilloy, président Relais France. Le textile recyclé peut être transformé en matériaux pour bâtiment, en géotextile et pour l'automobile.
La moitié des vêtements redistribués sont répartis dans les boutiques de leur réseau, implantées à Amiens, Soissons et Compiègne. Elles permettent aux acheteurs d'avoir accès des vêtements - 10% de leur collecte - en bon état à des prix moindre. "Après, on a 35% [des collectes] qui vont dans les pays chauds et 10% vers les pays froids", ajoute-t-il.
La faible durabilité de la fast-fashion et ultra fast-fashion
Emmanuel Pilloy note que la fast-fashion existe depuis plus de 10 ans. L'ultra fast-fashion, plus récente, vient de site internet comme Temu, Shein et Ali Express, mais aussi des boutiques comme Primark. Les vêtements provenant de ces commerces-là sont fabriqués à partir de matières synthétiques et parfois issues du pétrole. Leur recyclabilité et leur durabilité sont très faibles comparées à d'autres marques.
C'est pourquoi les pièces de la sorte qui arrivent dans les entrepôts de Relais 80 sont dans un état de recyclage immédiat. Il est rarement possible de les redistribuer sur leur réseau pour être revendues. "Les vêtements qui sont réemployés gagnent de l'argent, ceux qui sont recyclés en perdent, précise le président. Dans le recyclage, il y a des vêtements nobles, comme le coton par exemple, qui sont plus intéressants et ont un avenir en France."
Relais France œuvre à l'insertion par l'emploi, en donnant la chance aux personnes de retrouver un travail, auparavant au RSA ou en difficulté. Donc "plus on a de vêtements, plus on peut créer de l'emploi d'insertion", souligne Emmanuel Pilloy. Mais en termes de chiffre d'affaires, les vêtements de la fast-fashion ou de l'ultra fast-fashion réduisent leurs recettes : "on a payé pour les collecter, pour les trier et on va encore payer pour s'en séparer". Une personne qui achète ce genre de produits ne se rend donc pas compte qu'elle se procure des vêtements qui coûtent "très cher" au recyclage.
Donner un demi-siècle de vie supplémentaire aux vêtements
Si ces vêtements arrivent en proportion importante à l'avenir, ce qui n'est pas encore le cas actuellement, le réemploi sera moindre et l'équilibre recettes/dépenses sera mis à mal. Alors, comment faire pour éviter une telle situation ?
Au-delà du changement d'habitude des consommateurs, le président de Relais France préconise un système de bonus et de malus qui permette de faire payer davantage le recyclage de produits "qui se recyclent mal. Il faudrait selon lui que les vêtements "plus nobles" soient bonifiés. Aujourd'hui encore, la contribution environnementale qui existe est identique, quelle que soit la matière ou la provenance des articles.
Sur les 800 000 tonnes de vêtements mis sur le marché, les entreprises comme Relais France n'en collectent que 300 000. Les 500 000 tonnes restantes, qui finissent souvent à la poubelle, sont une réserve pour l'emploi et pour l'environnement. Un vêtement craqué est recyclable et peut être transformé en isolant pour bâtiment.
"C'est ainsi qu'on préserve l'environnement"
"Je lui donne 50 ans de vie, c'est énorme ! Et c'est ainsi qu'on préserve l'environnement, la planète et qu'on laisse un avenir à nos enfants, parce que cette ressource n'est pas gâchée bêtement dans une poubelle où il ne va rien devenir, il va être enfoui, simplement", détaille Emmanuel Pilloy.
De plus, jeter ses vêtements à la poubelle coûte à la collectivité et pèse dans les impôts. La montée du coût de la taxe ordure ménagère n'est pas un hasard et elle pourrait baisser en mettant ses habits non utilisés "dans la petite boîte du relais".
Les friperies comme alternatives
Diabolo Vintage, Skyclub Vintage, Fripes & merveilles... À Amiens, les friperies ne manquent pas. Elles permettent d'acheter des vêtements de seconde main avec une approche responsable et à moindre coût. C'est ce qui a motivé Fabienne Sens, gérante de la boutique Icône, à se lancer. Elle et son équipe se fournissent à moins de 100 km et choisissent les articles pièce par pièce. "Il arrive qu'on achète des lots, mais on les a déjà scrutés, bien regardés pour voir si c'est qualitatif, si ça correspond à nos attentes et à celles du client", explique-t-elle.
Pour la gérante, une bonne friperie propose des pièces qualitatives avec du tissu "noble" comme le coton et la laine. Le but étant d'éviter le plus possible les tissus synthétiques. "Après, sur l'achat au poids, il y aura forcément du synthétique", admet Fabienne Sens. Car pour elle, les vêtements doivent également rester abordables. Tous les acheteurs ne peuvent pas se permettre d'avoir accès au vintage, "et tout le monde n'y adhère pas !".
Une chose est sûre, on ne retrouvera pas de vêtement "très bas de gamme" qui, lavés une fois ou deux, "ne vont plus avoir de forme". La boutique veut revaloriser des vêtements contemporains et vintages qui, en l'état, sont neufs pour la majorité. "Pourquoi fabriquer des vêtements ? C'est ce que je dis tout le temps à certains de mes clients et autour de moi : je visite des entrepôts énormissimes de vêtements de seconde main, et des vêtements, il y en a pour des centaines d'années", observe-t-elle. Raison de plus pour acheter des produits de qualité qui seront portés sur la durée.
"J'ai presque l'impression de payer pour de l'esclavage"
C'est d'ailleurs ce que fait Lisa Weinans, Amiénoise, qui n'a qu'une petite penderie et une petite commode qui contiennent l'intégralité de sa garde-robe, celle de son conjoint et de son fils. "J'ai décidé d'avoir peu de vêtements parce qu'il y a un esprit engagé, je trouve qu'on en produit beaucoup trop", explique la jeune femme. Elle a du mal à comprendre qu'on puisse acheter des t-shirts neufs à trois ou cinq euros. Elle se demande également comment il est possible d'en produire à ce prix-là : "il y a des fibres qu'on achète, de l'énergie qu'on produit et des personnes qui travaillent, en plus du transport, comment c'est possible que ça arrive à cinq euros ? J'ai presque l'impression de payer pour de l'esclavage".
L'Amiénoise constate un "appel à la nouveauté" constant dans ces industries. Quand elle vivait à Amsterdam, son logement se situait devant une boutique de fast-fashion qui changeait ses vitrines toutes les semaines et regrette qu'il n'y ait plus de saisonnalité. Elle qui a travaillé pour une marque de vêtements plus responsables note qu'il n'existe à l'origine que deux saisons : automne/hiver et printemps/été, "ce qui est logique, c'est comme ça que j'imagine ma garde-robe".
En moyenne, selon l'éco-organisme Refashion, les Françaises et Français achètent 42 vêtements chaque année, contre 37 avant la crise sanitaire du Covid-19. Lisa Weinans n'en a acheté aucun en 2025. "Je ne suis pas non plus en train de vouloir parler de mon côté engagé, ce sont mes valeurs, je respecte le fait que d'autres personnes ne les suivent pas forcément", conclut-elle. Cela ne l'empêche pas de se positionner clairement contre la fast-fashion.
Avec Noélie Mesange / FTV