Les troubles du comportement alimentaire (TCA) représentent la deuxième cause de mortalité chez les jeunes. En Picardie, la clinique du campus à Amiens, dans la Somme, est le seul établissement labellisé par l'agence régionale de santé (ARS) pour la prise en charge des patients. Témoignages.
Attention cet article aborde des sujets sensibles tels que le suicide, les agressions sexuelles et les troubles du comportement alimentaire.
La balance dans la main gauche, le badge dans l'autre... Il est 6h du matin et Vincent Brandys, infirmier, se dirige vers la chambre d'une patiente. Il toque délicatement, s'annonce, puis bipe son pass pour entrer. À l'intérieur, Jehanne Urvois ouvre les yeux. La pièce est encore dans le noir complet, les volets sont baissés. En un instant, la lumière jaunâtre du plafonnier finit de réveiller la jeune femme de 29 ans.
Depuis un mois, elle vit à la clinique du campus, à Amiens. Elle est soignée dans cet hôpital psychiatrique, car elle souffre d'anorexie. Toutes les semaines, la courbe de son poids est scrutée de près. Si elle a le sourire en échangeant avec l'infirmier référent, son corps répond, lui, un peu moins bien. Encore en pyjama, Jehanne monte sur le pèse-personne. Elle vacille une première fois, et se rattrape avec la poignée de la porte-fenêtre. La deuxième fois est la bonne. Ce matin-là, à jeun, elle pèse à peine plus de 49 kg. La déception se lit sur son visage : "J'ai perdu 500 g en une semaine. C'est le poids avec lequel je suis arrivée à la clinique alors que ça fait un mois que je suis là. Je sens que la petite voix de l'anorexie est contente que j'ai perdu, mais la Jehanne consciente se dit que ça ne va pas."
D'après la Haute Autorité de santé, "l'anorexie mentale est un trouble des conduites alimentaires dont l'origine est multifactorielle." Pour Jehanne, la maladie a fait irruption dans sa vie après plusieurs chocs. Elle se confie : "Au collège, je me suis fait beaucoup harceler. J'ai aussi eu des traumatismes dans l'adolescence." À l'évocation de cette période de sa vie, elle fait une pause, prend une respiration et nous explique avoir été victime "d'agressions". Elle ne termine pas sa phrase et esquisse un sourire, non sans gêne. Difficile de ne pas saisir la douleur qui s'empare de Jehanne lorsqu'elle se livre sur les violences subies.
J'ai eu beaucoup de chocs émotionnels jusqu'à vouloir ne plus vivre plusieurs fois.
Jehanne Urvois
Après une rupture amoureuse, Jehanne fait une tentative de suicide en 2019. S'ensuit une dépression et le confinement vient accentuer son mal-être : "J'ai commencé à compter mes calories. Je ne devais pas dépasser les 1 000 calories par jour. Je faisais beaucoup de sport. J'étais dans ma bulle et je ne me voyais pas dépérir. Tous mes traumatismes, je les ai repris en pleine tête à mes 22 ans."
En 2020, le diagnostic est posé. Jehanne est anorexique et se bat depuis contre les troubles : "J'ai l'impression que je ne vais jamais guérir de cette maladie et que je suis condamnée à vivre comme ça. C'est un enfer. J'ai des pensées h24 sur la nourriture. Il ne faut pas que je mange trop sinon je vais grossir. Et si j'ai trop mangé, il faut que j'aille marcher pour perdre ce que j'ai mangé. Ce sont des pensées persistantes dans ma tête. C'est insupportable. C'est une souffrance. Je me dis à quoi bon vivre si c'est pour vivre comme ça."
Le confinement et le "boom" des TCA
Comme elle, 600 000 jeunes Français sont touchés par les TCA, les troubles du comportement alimentaire. En Picardie, un seul établissement est labellisé par l'agence régionale de santé (ARS) pour leur prise en charge. Il s'agit de la clinique du campus, à Amiens.
Ici, les demandes d'admissions affluent. Le délai d'attente est de trois mois, un chiffre qui ne cesse d’augmenter depuis le Covid. "Ça a été un facteur déclencheur de beaucoup de TCA. Beaucoup de jeunes filles ont eu peur de prendre du poids pendant le confinement et se sont mises à se restreindre ou à faire beaucoup de sport. Elles ont développé quelques mois, quelques années après, un véritable trouble alimentaire", explique Xavier Fossé, psychiatre.
Atténuer les angoisses avec la relaxation
La structure, ouverte en 2016, accompagne les malades à partir de 16 ans. Ils alternent rendez-vous médicaux et repos, car la relaxation fait partie intégrante des soins. Les patients peuvent avoir accès, sur réservation, à des baignoires dites "sèches". Pendant une dizaine de minutes, ils sont allongés sur un lit massant qui reproduit les vagues de la mer. Au-dessus de leur tête, une capsule les isole du bruit environnant. La lumière de leur choix est projetée, avec des parfums d'ambiance et une musique, s'ils le souhaitent.
"Ce sont des patients qui peuvent avoir beaucoup d'angoisses au vu de la maladie. Ce type de séance permet de les détendre, notamment à l'approche du repas. On essaie de faire en sorte qu'ils n'appréhendent pas", précise Vincent Brandys, infirmier.
Le repas, une épreuve
En ce mois de rentrée scolaire, ils sont cinq personnes, âgées de 17 à 29 ans, hospitalisées pour des troubles du comportement alimentaire. C'est toujours ensemble qu'ils se rendent à la cafétéria. Le groupe mange à part des autres patients de la clinique. Une salle leur est d'ailleurs dédiée. Et à chaque fois, un infirmier les accompagne et encadre la collation.
À l'ouverture des frigos, lors de la distribution des plateaux, un froid glacial s'installe. Le changement d’ambiance est radical. Les rires laissent place à de grands silences. Le frottement des couverts, aussi minime soit-il, résonne. Une musique grinçante qui coïncide avec leur tumulte intérieur. "On a plein de pensées dans la tête. On essaie de se concentrer sur notre repas et de lutter contre les petites voix qui nous disent de ne pas manger", raconte Sasha Berche, un patient.
Les repas sont un moment de stress, un combat personnel à chaque bouchée. "J'ai des TOC donc je me fixe un nombre de fourchettes à ne pas dépasser. Sinon, pour moi, c'est beaucoup trop et je vais culpabiliser toute l'après-midi", témoigne Max Brebant, interné depuis un mois.
Le repas, c'est un enfer. Mon objectif est de manger moins que les autres.
Lily Ganci
Le déjeuner ne s'éternise pas. Au bout de quelques minutes, tous remettent la cloche sur leur assiette. Aucun n'a terminé. "Les repas dictent toutes mes journées. J'y pense avant, pendant et après. Quand je vois quelqu'un remettre la cloche sur l'assiette, j'ai tendance à vouloir la remettre même si je n'ai pas fini de manger", ajoute Louise Defever, une autre patiente.
L'art comme thérapie
La digestion est également une source de culpabilité pour ces jeunes adultes. Pour tenter de les distraire, le personnel leur propose un atelier artistique. "Vous êtes totalement libres de votre créativité. Vous pouvez utiliser des pinceaux, la peinture, l'aquarelle, vos doigts", leur indique Olivier Brunner, éducateur spécialisé et sophrologue. Très vite, les jeunes adultes couchent leurs émotions sur papier.
L’exercice se veut libérateur, notamment pour Lily Ganci. À 18 ans, elle est arrivée dans l'établissement il y a quelques jours. Après avoir noirci sa page blanche, elle s'empare de la peinture acrylique rouge et, avec ses ongles, vient griffer sa feuille. En quelques secondes, son dessin prend des allures de bain de sang. Une œuvre empreinte de colère, qu'elle vient finaliser en ajoutant au marqueur noir plusieurs mots en lettres capitales : "GROSSE", "INUTILE", "HORRIBLE", "VACHE", "STUPIDE", "ÉNORME", "AFFREUSE" et "RÉPUGNANTE".
"On est le moment après le repas donc c'est compliqué. J'ai écrit toutes sortes d'insultes que je me répète. J'ai mis du rouge que j'ai gratté pour les scarifications. Tout en bas, j'ai dessiné une personne en train de souffrir et qui est rassurée par un squelette", commente-t-elle.
Certains propos peuvent être violents. Marion Orzekowska, la psychologue référente, est présente à leurs côtés pour recueillir cette agressivité et les accompagner tout au long du séjour. "Pour tenter de les comprendre, je pense qu'il faut s'imaginer un petit diable sur leur épaule qui toute la journée va leur envoyer des ordres. Il y a une voix qui leur dit en permanence : lève-toi, va marcher. C'est une torture. Moi, j'assimile souvent ça à de l'esclavage. Ils sont emprisonnés dans une cellule avec la maladie."
La professionnelle participe aux ateliers et en anime également. Régulièrement, elle propose une séance autour de la dysmorphophobie : un trouble de la perception de son corps. La praticienne présente des silhouettes aux patients. Elle leur demande de se situer et de calculer le nombre de kilos d’écart entre leur perception et la réalité. Ce jour-là, les réponses sont éclectiques : "21", "18,6" ou encore "39". "Qu'est-ce que ça vous fait de vous dire que vous voyez avec ce nombre de kilos en plus ?", leur demande la praticienne. "Ça paraît irréel, je n'y crois pas", réagit Lily Ganci. "Moi, j'ai l'impression que tout le monde me ment", surenchérit l'une de ses camarades.
Retrouver la confiance
Apprendre à démêler le vrai du faux et à ramener du réel, c’est tout l’enjeu de cette hospitalisation. Louise Defever en sait quelque chose. Elle alterne les séjours à l'hôpital et les retours à la maison. Atteinte de TCA, elle raconte faire preuve de défiance vis-à-vis des autres, y compris de ses propres parents : "Par exemple, chez moi, quand je faisais des malaises et que mes parents me donnaient un verre d'eau, j'avais toujours l'impression qu'ils rajoutaient du sucre donc je ne le buvais pas."
Éviter la rechute
Faire à nouveau confiance aux autres et à soi-même. C'est aussi l'objectif de Jehanne Urvois. Elle en est à sa deuxième hospitalisation à Amiens. Les rechutes sont fréquentes chez les patients TCA. Elles concernent 50 % à 70 % des cas selon l'ARS. Elle espère, cette fois, connaître un retour à la maison plus en douceur, comme elle l'avoue à Anne-Charlotte Nicolas, la diététicienne qui la suit : "Ici, à la clinique, les plateaux sont faits. Le problème, c'est qu'à la maison, je ne mange pas. Je n'ai plus d'intérêt pour les aliments, rien ne m'attire. Je n'ai plus de sensation de faim. Il faut que je me prépare à manger toute seule et même si mon copain m'aide, ce n'est pas pareil. Il n'y a personne pour me surveiller. Il n'y a pas de pesée le matin. Je sais que j'ai besoin d'un cadre comme ici, mais ce n'est pas possible."
Comment se projeter ?
L'amaigrissement de Jehanne a de multiples conséquences psychosomatiques sur elle : la fatigue, le manque de concentration, la perte de mémoire... Professionnellement, cette secrétaire médicale est en arrêt maladie. Aujourd'hui, elle peine à s'imaginer dans l'avenir : "Actuellement, je vis au jour le jour parce que je ne sais pas de quoi demain est fait. Avec mon copain, je n'arrive pas à avoir de projets. Je ne sais pas si je vais avoir un enfant un jour parce que je ne sais pas si je serai là demain. Je ne sais pas comment mon corps va supporter la maladie. C'est ça qui fait peur mais j'ai envie de m'en sortir."
Le parcours est encore long. Une donnée encourageante pour la jeune femme : deux personnes sur trois guérissent. Malgré tout, ce trouble chronique nécessite une hypervigilance, car la maladie peut se révéler mortelle. 5 % des patients décèdent. Les TCA sont la deuxième cause de mortalité chez les jeunes, après les accidents de la route.
Si vous êtes en détresse, que vous avez des pensées suicidaires ou que vous voulez aider une personne en souffrance, vous pouvez contacter le 3114, le numéro national de prévention du suicide.