"Le patronat est complètement déboussolé, il a peur d'une révolution" : quand des milliers d'ouvriers grévistes occupaient les usines de la Somme en 1936

En juin 1936, les ouvriers de la Somme rejoignent l'élan qui secoue déjà une partie du pays depuis début mai : ils se mettent en grève et occupent les usines pour réclamer une augmentation des salaires et la garantie d'un droit syndical. Pendant un mois, ils s'engagent dans une lutte sociale intense, nourris par l'espoir né avec la victoire du Front populaire. C'est l'histoire du dimanche.

3 mai 1936. Un air de fête et d'espoir plane dans la classe ouvrière française : la gauche, unie sous la bannière Front populaire, vient de remporter d'une courte tête les élections législatives. Le lendemain, les journaux communistes et socialistes saluent un triomphe électoral et relatent les manifestations de joie qui éclatent dans les villes. "L'enthousiasme du peuple de Paris est indescriptible, raconte L'Humanité. (...) Le nombre de candidats communistes élus suscite des mouvements et des cris spontanés qui ne trompent pas."

Le 4 mai 1936, la une de l'Humanité célèbre la victoire de la gauche unie aux législatives. © Bibliothèque nationale de France / Gallica

Un peu de contexte : l'Allemagne est dirigée par Hitler, l'Italie par Mussolini. En France, l'extrême droite aussi a pris du galon. Deux ans plus tôt, des groupes nationalistes et antisémites, l'Action française en tête, ont organisé une grande manifestation, le 6 février 1934, devant la Chambre des députés, qui a dégénéré en émeute. En réaction, des groupes antifascistes voient le jour et les militants de gauche poussent pour que les partis, notamment communiste et socialiste, s'unissent. Le rapprochement s'opère et une coalition finit par voir le jour, allant du Parti communiste au Parti radical, en passant par la SFIO (ancêtre du parti socialiste), autour d'un programme plutôt modéré. Le Front populaire est né.

L'espoir d'une vie meilleure pour les ouvriers

L'année suivante, le 3 mai 1936, donc, la gauche célèbre sa victoire. Ensemble, les partis remportent 386 sièges, dont 72 pour les rangs communistes, qui ne comptaient jusque-là que dix députés. "L'irruption d'un parti marxiste dans le champ politique français provoqua une nette démocratisation de la représentation nationale", note Gérard Noiriel, historien du monde ouvrier, dans Une histoire populaire de la France, soulignant que la Chambre des députés compte désormais 56 ouvriers et 33 employés.

Cortège et manifestation Front populaire. © Bibliothèque nationale de France / Gallica

De quoi faire souffler un vent d'espoir sur les classes les plus populaires, qui ont subi des revers avec le précédent gouvernement. "En 1934, un certain Pierre Laval, chef du gouvernement radical, prend des mesures très restrictives : baisse des salaires, baisse des dépenses publiques, hausse des impôts...", détaille Patrick Le Scouëzec. Militant communiste, il organise des conférences-débats par le biais de l'association Les Amis de L'Humanité de la Somme, dont il est président. Il s'est plongé dans les archives pour pouvoir raconter le Front populaire vu de notre territoire.

Dans ce département, la victoire de la coalition est moins flagrante : on passe de six à cinq députés de gauche, sur sept. "L'une des caractéristiques profondes des élections dans la Somme, c'est que déjà à l'époque, ce sont les villes ouvrières comme Beauval, Saint-Ouen ou Flixecourt qui votent à gauche, et le milieu rural vote plutôt à droite", explique-t-il. Pour autant, la Somme n'échappe pas à l'enivrant sentiment de victoire qui s'est emparé du pays : des manifestations de joie sont organisées, d'Amiens à Condé-Folie en passant pas Albert, Doullens et d'autres communes encore.

Grève générale

Mais l'heure n'est pas qu'à la fête : c'est aussi un moment propice àla lutte. Le 11 mai, au Havre, les centaines d'ouvriers de l'usine d'aviation Breguet se mettent en grève. Ils exigent la réintégration de leurs collègues qui ont été licenciés pour avoir fait grève le 1er mai. Ils cessent non seulement le travail, mais décident en plus d'occuper l'usine.

Les ouvriers estiment, à tort ou à raison, que désormais le gouvernement est avec eux, et donc qu'il ne va plus réprimer la grève.

Xavier Vigna, historien spécialiste de l'histoire du travail et du monde ouvrier

France Culture

"Il y a des possibles qui s'ouvrent à ce moment-là, et en particulier la possibilité d'occuper l'usine sans risquer qu'immédiatement les forces de l'ordre n'interviennent pour chasser les ouvriers (...). Dans la mesure où il y a un gouvernement de gauche, les ouvriers s'autorisent cette effraction à la fois juridique, politique, symbolique, tout à fait inédite", explique l'historien Xavier Vigna dans un podcast de France Culture.

Les ouvriers en grève aux Usines Renault / Agence Meurisse © Bibliothèque nationale de France / Gallica

Et ça fonctionne : en deux jours, les grévistes font plier leur direction et obtiennent gain de cause. La méthode va se répandre comme une traînée de poudre dans tout le pays. Dans les semaines qui suivent, un peu partout en France, les ouvriers par centaines, voire par milliers pour certaines entreprises, engagent un bras de fer avec leur patron, généralement pour réclamer une hausse des salaires. À l'époque, on travaille 48h par semaine, avec un seul jour chômé dans la semaine, sans congés payés et sans salaire minimum. Dans plusieurs entreprises, le combat porte ses fruits, comme dans les usines Renault à Paris, à la fin du mois de mai.

La Somme rejoint le mouvement

Les ouvriers samariens s'y mettent aussi, au début du mois de juin. À l'époque, le département compte 45% d'ouvriers et 12% d'employés. "Les gros pôles de contestation, c'est le nord de la France et l'Île-de-France, précise Patrick Le Scouëzec. C'est aussi ça qui conduit la Somme à enclencher le mouvement, parce qu'au nord et au sud, tout le monde fait grève. Tout est paralysé, tout est bloqué." Dans l'édition du 8 juin, L'Humanité annonce "300 000 grévistes dans le Nord et plus de 200 000 dans la région parisienne".

Photo publiée dans Le Progrès de la Somme, avec la légende suivante : "deux cents ouvriers et ouvrières des usines Auer sont en grève et occupent les usines. Tout est parfaitement calme sous la surveillance des piquets d'ordre nommés par les grévistes". © Bibliothèque nationale de France / Gallica

Le jeudi 4 juin, les 200 salariés de la fonderie Auer à Feuquières sont les premiers du département à se mettre en grève. La presse annonce 5 000 grévistes dans le Vimeu le lundi qui suit. Il faut dire que la période est propice à maintenir le rapport de force : un mois après les législatives, Léon Blum, chef de file des socialistes, devient président du Conseil. "Il est nommé le 4 juin et dès le lendemain, il convoque la CGT et le CGPF, l'ancêtre du Medef, qui représente le patronat, pour négocier les accords de Matignon, raconte Patrick Le Scouëzec. Le 5 au soir ils se réunissent, et le 7 juin c'est signé."

Dans son édition du 8 juin 1936, l'Humanité annonce la signature des accords de Matignon, qui comprend d'importantes avancées sociales. © Bibliothèque nationale de France / Gallica

"Avec les occupations d'usines, le patronat est complètement déboussolé, il a peur d'une révolution", précise-t-il. Ces accords, négociés en un temps record, entérinent en effet de grandes avancées pour les travailleurs. Le texte crée le principe de conventions collectives, qui permettent une égalité de traitement entre les salariés, acte une hausse de salaire, interdit les sanctions pour les salariés grévistes et met en place des délégués syndicaux dans les entreprises de plus de dix salariés.

Mais même après la signature de ces accords, la mobilisation continue. Objectif : accélérer la mise en place des mesures et obtenir plus. Métallurgie, sucrerie, textile : aucun secteur n'y échappe. "Et ce quelle que soit la taille des établissements, même des entreprises de quatre ou cinq personnes", souligne Patrick Le Scouëzec. La CGT est bien organisée.

Les délégués syndicaux à l'époque savaient qu'ils seraient licenciés rapidement, donc ils étaient payés et formés pour aller d'usine en usine. C'est aussi pour ça que les grèves se déclenchent aussi vite.

Patrick Le Scouëzec, président de l'association Les amis de l'Humanité de la Somme

Dans l'édition du 6 juin, Le Progrès de la Somme relève l'efficacité de ces méthodes : "Des réunions, organisées par les syndicats métallurgistes, ont eu lieu en différents endroits dans la soirée : leur portée exacte se révélera sans doute dans la journée de lundi et il n'est pas téméraire de prévoir de nouvelles défections au début de la semaine prochaine."

Les patrons forcés de négocier

Chez Saint Frères, la plus grande entreprise de la Somme, qui compte 13 sites et des milliers d'ouvriers dans le département, la grève prend et perdure. La dernière usine a accepté de mettre fin au mouvement est celle de Saint-Ouen, le 29 juin. "Ils ont fait trois semaines de grève pour obtenir que les conditions qu'ils avaient négociées soit appliquées à tous les établissements de Saint Frères, et pas seulement le leur", précise Patrick Le Scouëzec. L'entreprise cèdera et créera même une colonie de vacances pour les enfants des ouvriers.

Parfois, la simple menace d'une grève suffit. "Dans les verreries de Bresles, à la frontière avec la Seine-Maritime, les ouvriers ont été voir le patron à 9h avec leur cahier de revendications, et à 10h ils sont sortis en ayant tout obtenu, raconte Patrick Le Scouëzec, amusé. Il y avait un tel désarroi dans le patronat que les salariés n'ont même pas eu besoin de commencer la grève !"

Deux millions de grévistes, neuf mille établissements occupés, telle fut la réponse des prolétaires de la grande industrie à la marginalisation et à la surexploitation dont ils avaient été victimes pendant plus de quinze ans.

Gérard Noiriel

Une histoire populaire de la France, éditions Agone

Un peu partout, ce qu'on appellerait aujourd'hui le "dialogue social" s'installe dans les entreprises, avec plus au moins de succès. "Chez Potez, à Méaulte, qui compte 2 200 salariés, c'est remarquable : ils discutent de la surveillance des ouvriers, du paiement du travail à l'heure plutôt qu'à la pièce, des primes de rendement, du droit syndical, du type de contrait de travail... Ils obtiennent une hausse de salaire de 8 à 40% en fonction des salariés ! C'est un exemple type de négociations : ils ont vraiment abordé tous les problèmes, en même pas une semaine de grève."

Piquet de grève à l'usine Douzille d'Albert, où la grève a duré plus d'un mois. ©

"Mais à l'usine Douzille, à Albert, la grève a débuté le 17 juin et s'est terminée le 24 juillet. Le patron a refusé de négocier, ils préférait encore fermer l'usine. C'est un des premiers cas en France où le patron va au tribunal pour obtenir la fin de l'occupation de l'usine et l'expulsion des ouvriers, et il gagne. C'est le conflit le plus dur de la Somme."

Une ambiance festive, mais un combat tout de même

La réussite globale du mouvement tient aussi à la solidarité qui s'est mise en place. "Il y a des distributions de repas, des soupes populaires, organisées par les syndicats avec les mairies, et les municipalités de gauche comme Amiens ou Albert apportent un soutien matériel ou financier important.., souligne Patrick Le Scouëzec. Quand, le 19 juin, les Tissages Frémeaux à Amiens sont occupés et que les patrons font appel à la police pour récupérer les marchandises à l'intérieur, 2 000 Amiénois arrivent en même temps que la police et les en empêchent." Le secrétaire général de la préfecture de la Somme, un certain Jean Moulin, doit d'ailleurs parfois intervenir pour organiser le dialogue entre grévistes et patrons.

Dans les journaux de l'époque, des pages entières sont consacrées au suivi des grèves qui naissent, se durcissent ou se terminent. Les journalistes racontent les dizaines d'ouvriers qui entonnent en chœur le chant révolutionnaire l'Internationale, et qui font flotter le drapeau rouge, symbole de la classe ouvrière et des luttes sociales.

Extrait du Progrès de la Somme du 6 juin 1936, relatant la grève dans les usines textiles Saint-Frères. © Bibliothèque nationale de France / Retronews

Si l'on retient aujourd'hui surtout l'esprit joyeux de cette période, érigée en modèle encore aujourd'hui dans les milieux syndicaux et militants de gauche, les historiens soulignent qu'il s'agit tout de même d'un moment de sacrifice. "Il y a une dimension festive, éventuellement carnavalesque si on veut, mais c'est une lutte, rappelle Xavier Vigna dans le podcast de France Culture. Une lutte où les ouvriers perdent de l'argent dans un contexte de crise économique, où il y a une hostilité parfois très vive à l'égard des contremaitres, des ingénieurs ou des patrons. Il y a des séquestrations en 36. On évoque toujours cette joie mais de temps en temps, dans les mines du Nord en particulier, les affrontements ont été extrêmement dur. L'occupation d'usine, y compris en 36, reste un combat."

Le 14 juin, les épiciers annoncent dans le Progrès de la Somme qu'ils s'octroient, eux aussi, le droit au repos. © Bibliothèque nationale de France

Un combat difficile, mais efficace, dont les victoires donnent des idées un peu partout. "Le 12 juin, même les gérants de magasins d'alimentation de la Somme, qui sont des chefs d'entreprises, annoncent dans la presse que dès le 14 juin, leurs magasins seraient fermés tous les dimanches et jours fériés, et pour la pause déjeuner."

En revanche, dans le milieu agricole, qui compte aussi beaucoup d'ouvriers, la lutte paie peu. "Dans le Santerre, il y a eu les grèves des moissons. Les ouvriers agricoles trouvaient qu'on ne parlait pas beaucoup d'eux, donc ils se sont mis en grève aussi. Il y avait une centaine de ferme occupées dans le département. Mais contrairement aux patrons d'industrie, les agriculteurs vont directement faire appel à la préfecture pour demander l'intervention de la police. Et comme ça n'avançait pas assez vite, ils ont fait appel aux agriculteurs d'autres départements pour faire les moissons et briser la grève."

Congés payés et semaine de 40 h : une petite révolution pour les travailleurs

Dans le même temps, au niveau national, les choses bougent aussi. Deux semaines après la signature des accords de Matignon, deux autres lois sont votées, qui vont radicalement changer la donne : la réduction du temps de travail à 40h par semaine et l'instauration de deux semaines de congés payés. Les décrets d'application suivent rapidement, pour permettre à des centaines de milliers de travailleurs de partir en vacances dès le mois d'août.

Article sur les congés payés dans le magazine Regards du 13 août 1936. © Bibliothèque nationale de France / Gallica

Ces deux mesures centralesi ne figuraient même pas au programme du Front populaire, plus modéré que ça. "Finalement, la principale leçon que l'on peut tirer du Front populaire, c'est que des revendications sociales que les experts, les gouvernants et les patrons jugeaient "utopiques", "irréalistes", voire "suicidaires" devinrent légitimes dès que les dominés réussirent à construire un rapport de force qui leur était favorable", estime Gérard Noiriel dans Une histoire populaire de la France.

Une période incontournable de la mémoire ouvrière

Le mouvement de grève massif se poursuivra jusqu'à la mi-juillet. "Le 14, il y a une fête fantastique à Paris pour célébrer le Front populaire, et le 15 juillet, Roger Salengro, le ministre de l'Intérieur, donne instruction aux préfets d'assurer le maintien de l'ordre, c'est-à-dire utiliser la police pour évacuer les usines", explique Patrick Le Gouëzec. Quelques grèves ponctuelles auront encore lieu par la suite, mais de manière localisée.

Si certaines conquêtes de cette période, comme l'instauration des congés payés, ont durablement marqué le droit français notre rapport au travail, l'euphorie de 1936 a fini par s'émousser. "L'espoir est de courte durée : le pouvoir d'achat baisse, parce que l'inflation atteint 7% et ça a mangé une partie des hausses de salaires, et le patronat s'organise pour tenter de revenir en arrière sur ce qui a été négocié une fois que les occupations d'usines sont terminées." L'union des gauches se fragilise de plus en plus, et finit par s'effondrer en 1938. Ces deux années restent toutefois ancrées dans la mémoire collective. 30 ans plus tard, les contestataires s'en inspireront pour faire la grève générale de mai 68.

Il y a de multiples limites aux gains effectifs obtenus en 36. Il n'empêche que dans la mémoire ouvrière, et d'autant plus qu'on a beaucoup insisté sur la joie qu'il y avait à occuper, ça reste un moment enchanteur.

Xavier Vigna, historien spécialiste de l'histoire du travail et du monde ouvrier

France Culture

De cette période, on retient bien sûr les congés payés et la semaine de 40 heures, mais d'autres mesures d'envergure ont été prises en 1936 : prolongation de la scolarité jusqu'à 14 ans, nationalisation des usines d'armement, création de l'office du blé, et nationalisation de la banque de France.

"Ce qui est assez remarquable du point de vue politique, c'est qu'on est dans une situation de crise économique, le crash de Wall Street s'est fait ressentir dès la fin de l'année 30 : on met en place des mesures sociales malgré un contexte économique peu favorable. C'était un choix politique assumé de faire payer les riches pour ça, souligne Patrick Le Scouëzec. Il y a eu 20 milliards d'investissement public, dont une partie a servi au réarmement de la France, mais ça reste énorme, et ça a permis de relancer l'économie."

90 ans plus tard, le militant communiste organise ces conférences par le biais de son association pour "favoriser le débat autour d'idées progressistes". La prochaine est prévue fin juin à Albert. Une sorte de devoir de mémoire de la lutte sociale, mais tourné aussi vers l'avenir. "Il faut faire revivre l'espoir. 36 est resté dans les cœurs parce qu'il y avait de l'espoir et de la solidarité. En peu de temps, ça a bougé. Certes, il y avait un pouvoir politique qui a laissé faire, mais il y avait sur le terrain véritablement des gens qui voulaient changer les choses", conclut-il.

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