L'anguille est en danger critique d'extinction. Pourtant, sa pêche reste autorisée et chaque année, des milliers de civelles, les bébés anguilles, servent à rempoisonner les étangs de la Somme. Pour leurs propriétaires, c'est un moyen de préserver l'espèce, mais cette pratique fait débat.
Il est 9 heures du matin, un mardi d'avril, dans le petit village de Saint-Christ-Briost, à l'est de la Somme. Une cinquantaine de personnes font la queue, munies de récipients qui vont accueillir un alevin qui vaut de l'or : la civelle. Il s'agit de bébés anguilles, de moins de douze centimètres, pêchés dans la baie de Somme alors qu'ils s'apprêtaient à remonter le cours du fleuve pour finir leur grande migration.
Ce rituel annuel dure depuis cinquante ans. Aux commandes, Denis Boulanger, président de l'association des propriétaires d'étangs de la Haute-Somme, distribue les civelles à ses quarante-cinq adhérents. "C’est ce qu’on fait pour pallier le manque de migration des civelles qui ne peuvent pas remonter le fleuve, à cause des barrages, des pollutions et des prédateurs qui peuvent exister sur la vallée", observe Denis Boulanger.
Anguilles : de l'extermination à la préservation
Quinze communes possédant des étangs et trente propriétaires privés bénéficient de cette livraison un peu particulière. Cette année, le cours de la civelle a chuté, car l'alevin était très présent sur les côtes, l'association a pu s'en procurer deux fois plus qu'en 2024, au prix de 100 euros le kilogramme, soit cinq fois moins cher que certaines années précédentes. En tout, quarante kilogrammes sont répartis : cela représente environ 100 000 civelles.
Dans le département comme ailleurs, avant, l’anguille était le poisson numéro un.
Michel BlanchardPrésident de la fédération de pêche de la Somme
Les membres de l'association les emmènent rapidement vers leurs nouveaux quartiers, des étangs de préférence vaseux, où les spécimens sont déversés pour poursuivre leur vie. "C’est un acte collectif pour donner un coup de main à l’espèce, pour contrer tous les barrages qui peuvent les perturber dans leur instinct de remontée. On est dans une pêche raisonnée, il y a une volonté d’être respectueux", assure Esther Decroix, exploitante d'étangs et pêcheuse d'anguilles.
La jeune femme dit n'avoir constaté aucune diminution de la présence de l'espèce sur ses plans d'eau. Pour Michel Blanchard, président de la fédération de pêche de la Somme, la situation actuelle de l'anguille dans la Somme est pourtant "dramatique". "Dans le département comme ailleurs, avant, l’anguille était le poisson numéro un. On le pêchait même la nuit, maintenant, on l'a interdit, note Michel Blanchard. Les touristes venaient beaucoup dans les campings de la Somme pêcher l’anguille, c’est un poisson succulent, il faut le reconnaître."
De nos jours, l'anguille est en danger critique d'extinction. Victime de la surpêche des civelles, dont Michel Blanchard se remémore les grands jours : "Dans l’estuaire, au port du Crotoy, les bateaux se touchaient tellement il y avait du monde. Aujourd’hui, vous pouvez les compter, il y en a cinq ou six, vraiment peu."
Victime également de campagnes de destruction, car l'anguille, prédatrice à l'âge adulte, détruisait les fraies des salmonidés. "Il y avait une équipe spécialisée. Cela a été des destructions massives, des tonnes et des tonnes, des poubelles entières", se souvient Michel Blanchard. Face à la disparition de l'espèce, la fédération de la pêche de la Somme appelle à une plus grande protection, mais ne veut pas se mettre ses adhérents à dos.
Quelle pêche interdire ?
Cette année encore, la fédération de la pêche de la Somme a demandé un moratoire sur la pêche à la civelle au ministère de l'Environnement. Ce n'est pas la première fois que les pêcheurs prennent position sur cette question. La pêche à la civelle est soumise à des quotas sur les côtes françaises. Celui de la Somme, 650 kilogrammes, ne représente qu'1% de la pêche autorisée en France, 65 tonnes.
60 % de ces civelles pêchées en France doivent servir au repeuplement, le reste peut être vendu pour la consommation, car par endroits, c'est un met très prisé. Le moratoire servirait en premier lieu à interdire cette pêche de consommation, d'après Michel Blanchard : "Si on pouvait arrêter complètement la pêche à la civelle, on n'est pas contre. Mais il faut repeupler nos cours d’eau. Déjà, retirons les civelles pour la consommation et restons pour l’instant le repeuplement, pour tous les endroits où l’anguille a disparu." Les pêcheurs proposent d'instaurer un dédommagement des marins pêcheurs.
Le président de la fédération samarienne proteste également contre les dates d'ouverture de la pêche à l'anguille - car il est encore possible de pêcher cette espèce pour le loisir, dans le cas de l'anguille jaune. "Les pêcheurs ne comprennent pas qu’on ouvre la pêche du 15 février au 15 juillet : elle ne mord pas en février. L'anguille se pêche pendant les périodes les plus chaudes, juin, juillet, août, septembre", note Michel Blanchard.
Une position quelque peu ambiguë : la pêche à la civelle, seulement pour le repeuplement, afin de pouvoir pêcher les anguilles une fois adultes, pendant la bonne période. Là où cela pose problème, c'est qu'une anguille adulte pêchée dans la Somme ne pourra jamais se reproduire.
Ce poisson aux allures de serpent a en effet une vie mouvementée. Les anguilles s'accoupleraient dans la mer des Sargasses, au large des Caraïbes. Le phénomène n'a jamais été observé par les scientifiques, il reste encore mystérieux. Suite à cette grande réunion nuptiale, les anguilles donnent naissance à des larves. Ce processus serait fatal aux anguilles adultes. Les larves empruntent ensuite les courants océaniques pour revenir sur nos côtes : pendant ce long processus, elles deviennent des civelles.
Les civelles remontent enfin les fleuves pour se développer en eau douce, pendant plusieurs années. C'est à ce stade qu'elles sont nommées anguilles jaunes. Puis, lorsqu'elles sont prêtes pour la reproduction, elles se parent d'une robe argentée, redescendent les fleuves jusqu'à l'océan et retournent s'accoupler au large des Caraïbes.
Pêcher l'anguille argentée est interdit, mais pour l'anguille jaune, c'est donc autorisé quelques mois de l'année. Pour l'heure, il n'est pas possible de faire se reproduire des anguilles en captivité : sans l'océan, elles ne passent pas du stade de larve au stade de civelle. Toute anguille commercialisée, rempoissonnée, a donc été prélevée un jour dans la nature.
Une migration en camion
Actuellement, les civelles pêchées sont artificiellement transportées le long d'une route qu'elles feraient elles-mêmes. Michel Blanchard se questionne à ce sujet : "Normalement, les civelles vont naturellement sur leur lieu de prédilection, là, elles y vont en camion. Quelles sont les conséquences du transfert d’une eau saumâtre à une eau douce ? On ne le connaît pas."
Ce que l'on sait, par contre, c'est que le processus de pêche entraîne une mortalité chez les civelles. Depuis les premiers plans de gestion des anguilles, au début des années 2000, des mesures ont été prises pour réduire cette mortalité, elle subsiste cependant. Toute la question est donc de savoir si la mortalité due à la pêche et au rempoissonnement est plus importante que la mortalité naturelle des civelles remontant un fleuve et confrontées aux pollutions, prédateurs et barrages.
C'est ce qu'ont l'air de suggérer les scientifiques du Conseil international pour l'exploration de la mer, un organisme international qui réunit des milliers de scientifiques spécialisés dans la vie marine. Depuis plusieurs années, ils publient le même avis limpide : pour préserver l'anguille, la meilleure stratégie est de lui laisser vivre sa vie, sans interférer. Donc interdire toute pêche, de civelle comme d'anguille adulte.
Si cette année, les pêcheurs font état d'un grand nombre de civelles sur la côte, observer les comptages menés depuis les années 1980 par le Conseil international pour l'exploration de la mer permet de visualiser l'effondrement global des populations d'anguilles, à tous les stades de leur vie et malgré des variations annuelles.
Une situation qui pose de difficiles questions dans l'est de la Somme, où la pêche et la fumaison de l'anguille sont des traditions séculaires. Sa consommation reste pour l'heure autorisée en Europe, alors que l'espèce est tout aussi menacée que la baleine et, par exemple, plus menacée que le panda.
Avec Enza Benocci / FTV