"Cette cave à vin, elle soigne", déclare le docteur Tapie. Depuis quelque temps, les soignants de l'unité de soins palliatifs du Centre hospitalier de Boulogne-sur-Mer (Pas-de-Calais) peuvent proposer un verre d'alcool à leurs patients. Une dégustation qui a des effets surtout sur leur moral.
"Cette cave à vin, ce n’est pas une création originale. Il y en a quelques-unes en France dans les unités de soins palliatifs, à Bordeaux évidemment, Clermont-Ferrand, Dijon, Toulouse...", précise d'emblée le docteur Paul Tapie, chef du service de soins palliatifs du Centre hospitalier de Boulogne-sur-Mer.
D'après ce médecin, il y en aurait une dizaine en tout sur le territoire national. Il en vante les bienfaits malgré, "une certaine incompréhension" vu de l'extérieur, reconnaît-il.
Soigner autrement
"Le but, c'est avant tout de démédicaliser la fin de vie", assure le chef de service. Il accueille une patiente : "Allez, Madame Mortier, on va prendre les médicaments !". La dame, dans son fauteuil roulant, sourit. Elle a bien compris qu'elle venait partager un verre de vin blanc avec les soignants du service. Le docteur Paul Tapie la sert et lui demande : "On trinque à quoi ?". Elle répond : "On trinque au personnel d'ici, parce que vous faites pas mal d'efforts et, des fois, il faut être récompensés de votre gentillesse, de tout ce que vous faites pour nous, pour qu'on puisse garder le moral. Je vous remercie, santé !".
Le chef de service explique la démarche : "Ici, malheureusement, les patients sont en mauvais état de santé. On leur parle beaucoup de leurs douleurs, de leurs difficultés à respirer et de leur anxiété. Là, on va leur parler d'un sujet complètement différent, de savoir s'ils veulent boire un verre de vin. Ça transforme un petit peu la prise en charge, on soigne autrement. On a une sophrologue, on a une socioesthéticienne, on a une art-thérapeute, on a un chat, ça va avec tout ça. Cette cave à vin, elle soigne", affirme le médecin.
Elle leur permet de reprendre un peu la vie qu'ils avaient avant parce que, chez eux, ils buvaient l'apéro de temps en temps. Ça permet d'évoquer les souvenirs qu'ils ont de boire tel ou tel vin, tel ou tel alcool, ça permet de socialiser avec la famille.
Docteur Paul Tapie, chef du service de soin palliatif de Boulogne-sur-Mer
"Les gens ont du mal à comprendre, mais elle soigne les patients, elle leur permet de reprendre un peu la vie qu'ils avaient avant parce que chez eux, ils buvaient l'apéro de temps en temps. Ça permet d'évoquer les souvenirs qu'ils ont de boire tel ou tel vin, tel ou tel alcool, ça permet de socialiser avec la famille. (...) La famille est souvent en difficulté avec leurs proches parce que c'est un moment qui est difficile, on ne sait pas de quoi parler, l'ambiance est lourde et là, on se réunit autour d'un verre et tout de suite ça allège les tensions, ça facilite la communication".
Tous les sourires qu'on a en ouvrant une bouteille de vin, on ne les a pas avec aucun autre médicament ici dans l'unité.
Docteur Paul Tapie, chef du service de soin palliatif de Boulogne-sur-Mer
Juste un petit verre
L'association Palliopale a donc financé l'installation d'un frigo – cave à vin au sein du service ainsi que le renouvellement des bouteilles. Un dispositif sous clé, destiné uniquement aux patients.
"Tous les sourires qu'on a en ouvrant une bouteille de vin, on ne les a pas avec aucun autre médicament ici dans l'unité", raconte le praticien hospitalier. "Ce n’est pas le fait de boire l'alcool, c'est le fait d'en avoir parlé, d'avoir senti, d'avoir dégusté. C'est là-dessus que ça marche, c'est vraiment étonnant", poursuit-il.
Quelques gouttes qui changent la journée de certaines personnes hospitalisées : "On voit des patients qui sont prostrés et qui, tout d'un coup, reprennent vie presque à l'idée de reboire une coupe de champagne, des choses qu'ils pensaient impossible. On leur a dit, vous avez des traitements, il faut plus boire d'alcool, et cetera. Et évidemment, on fait de façon raisonnable et contrôlée", assure le médecin.
De faibles quantités
Si l'alcool est bien connu pour ses effets délétères sur la santé, la consommation dans ce service se fait évidemment sous contrôle et en quantités limitées. Le docteur Paul Tapie explique : "Il y a des contre-indications de l'alcool avec des traitements. On est facilité par le fait qu'on connaît le sujet parce qu’il y a le médecin qui est là dans l'unité. Et puis, les doses sont infimes. Les patients sont dans un stade de la maladie où ils mangent peu, ils boivent peu. Ils vont faire de la dégustation. (...) On leur sert ce qu'ils ont envie, mais les quantités sont toujours extrêmement faibles. C'est vraiment le concept qui soigne plus que l'alcool".
On devrait l'ouvrir plus souvent parce qu'à chaque fois qu'on l'ouvre, ce sont toujours des très bons moments.
Docteur Paul Tapie, chef du service de soin palliatif de Boulogne-sur-Mer
Un praticien hospitalier qui semble surpris de tels bienfaits sur le moral de ses patients, à tel point qu'il affirme : "Moi, je dis qu’on ne l’ouvre pas assez cette cave à vin. On l'ouvre à l'occasion, pour un anniversaire, pour célébrer quelque chose, quand un patient nous dit, "j'aimerais tellement boire une petite bière !". On devrait l'ouvrir plus souvent parce qu'à chaque fois qu'on l'ouvre, ce sont toujours des très bons moments".
Docteur Champagne
Une initiative qui lui a valu le surnom de "Docteur Champagne". Une famille a fini par lui attribuer ce pseudonyme, s'amuse-t-il. Il se souvient que "leur proche était prostré dans un lit, ne communiquant plus depuis plusieurs semaines. En arrivant ici, en lui demandant ce qu'elle voulait, elle a ouvert les yeux, elle dit, je voudrais une petite coupe de champagne. On a ouvert le champagne. Elle était souriante dans son lit avec sa coupe, la famille est rentrée à ce moment-là. Ils étaient si contents qu'ils m'ont appelé le docteur Champagne...".
Projets
Après la cave à vin, le service aimerait proposer d'autres idées aux patients. Notamment pouvoir commander, de temps en temps, "des repas extérieurs ou des plateaux de fromage ou des petits déjeuners améliorés qu'on financerait avec notre association pour là aussi essayer de remettre un petit peu de plaisir dans la vie de tous les jours", se réjouit le docteur Tapie. De petits gestes encouragés par les familles qui adhèrent aux différents projets. Certaines n'ont pas hésité à ouvrir leur propre cave pour enrichir celle du centre hospitalier.
Avec I. Girardin / L. Brimbeuf / FT